Extrémistes? Fachos? Pro-russes? La valse des étiquettes

Publié le 9 mai 2025

George Simion, le candidat «anti-système» arrivé en tête du premier tour des élections présidentielles roumaines. – © Schutterstock

Ces deux évènements donnent à réfléchir. Les services de renseignement allemands déclarent le principal parti d’opposition, l’AfD, «extrémiste de droite attesté». En Roumanie, le candidat «antisystème» arrive en tête du premier tour des élections présidentielles. Il est étiqueté «extrême-droite» et «pro-russe». Deux questions à se poser. Ces formations menacent-elles la démocratie de leur pays? Pour quelles raisons trouvent-elles la faveur d’un si grand pan de l’électorat?

La ministre de l’intérieur allemande (SPD), Nancy Faeser, qui contrôle l’«Office fédéral de protection de la Constitution», a publié cette qualification de l’AfD – qui ouvre la voie à une éventuelle interdiction – quatre jours avant la fin de son mandat. Dans l’attente d’un nouveau gouvernement issu des dernières élections et d’un chancelier… laborieusement élu. Quoi qu’il en soit sur le fond, la manœuvre politique était évidente. Difficile de juger des accusations portées puisque le rapport de mille pages rédigé par des fonctionnaires nullement indépendants est tenu secret. Le communiqué pointe une négation des valeurs de la république, des propos anti-migrants inadmissibles. Qu’il y ait dans l’abondante droite de la droite quelques nostalgiques du nazisme, c’est possible, probable même. Mais si l’on en juge sur tous les discours de l’AfD, de sa présidente Alice Weidel, il n’y en a pas trace. Une xénophobie latente? Une propension à mettre en évidence les soucis de la population face à la migration, sans doute. Mais ce qui est piquant, c’est de comparer ces propos avec ceux que tiennent les formations de droite en place, en particulier ceux du nouveau ministre de l’intérieur, le Bavarois Alexander Dobrindt. Face aux migrants il tient un discours plus que musclé et annonce les mesures les plus dures, dont un contrôle strict des frontières. En ligne avec «l’extrême-droite attestée»!

A l’aune des «protecteurs de la constitution» allemands, les Bruno Retailleau, les lepénistes et autres Zemmour, seraient menacés de bastonnade!

L’AFD a-t-elle enfreint les processus démocratiques? Non, elle profite des voies légales qui lui sont ouvertes. Pas un mot contre l’ordre constitutionnel. Que ses tirades plaisent ou non, c’est une autre affaire. Mais à tout embrouiller, on menace plus la démocratie qu’on ne la défend.

Le même raisonnement s’applique à la Roumanie

Les élections présidentielles de novembre dernier ont été annulées pour cause d’«ingérences russes» jamais prouvées. A la grande satisfaction des Européens, Macron, von der Leyen et autres. Le candidat arrivé au premier tour (avec 23 % des voix), Calin Georgescu, a été mis hors jeu. Un autre, George Simion, qui a pris le relais, arrive en tête de la nouvelle joute électorale (avec 40 %). Il ne sera pas forcément élu le 18 juin, confronté alors au maire de Bucarest, mais le choc est énorme. Les vieux appareils sont déboussolés, querelleurs entre eux. Situation caricaturale: les prétendus défenseurs de la démocratie ont manigancé et se retrouvent dans la pataugeoire. 

Là encore, on y va un peu vite avec les étiquettes. Que Georgescu et Simion soient «souverainistes», aucun doute. Mais ils ne demandent pas la sortie ni de l’OTAN, incontournable et archi-présente en Roumanie, ni de l’UE, dont l’aide a permis le décollage après le communisme et soutient encore puissamment l’économie. Ils exigent simplement d’être mieux considérés, que les intérêts de leur pays soient davantage pris en compte. Une chanson que l’on entend à peu près chez tous les membres du club. Tous deux se défendent de toute sympathie avec la Russie, ils réclament une conclusion de paix en Ukraine au plus vite, d’autant plus que la Roumanie a une longue frontière avec elle. Ce qu’attendent tant d’autres Européens. Même leurs opposants ne parlent plus des «ingérences russes». Ils ont compris que ce discours était insultant pour l’électorat, capable de se faire une opinion avec ou sans TikTok. 

Mieux comprendre le succès des partis à la droite de la droite

Chacun pense ce qu’il veut de ces familles politiques accusées du pire dans les médias. Mais à l’étranger, nous serions bien avisés de nous interroger sur les causes de leur émergence. L’Allemagne en plein déclin économique, attirée par la gestion gouvernementale de ces dernières années, a de fait un gros souci avec l’immigration. Pour une part la présence nombreuse des étrangers se passe bien et fait tourner la machine, pour une autre elle surcharge les dépenses publiques. L’aide aux sans-emplois même sans-papiers, le «Bürgergeld», est substantielle: 563 euros par adulte, 1012 par couple, par enfant entre 357 et 471 euros par mois, selon l’âge. Ces coûts vertigineux comparés aux besoins énormes aussi d’amélioration des infrastructures fatiguées du pays, au vu de la précarité de tant de ménages, cela fait grincer. Pas besoin d’être un facho potentiel pour réclamer une révision des comptes… et le respect de la parole donnée. Le chancelier Merz, l’ex-dirigeant libéral du géant BlackRock, promettait, lors de sa campagne, le maintien du frein à l’endettement. Avec un cynisme époustouflant il l’a fait sauter aussitôt après l’élection et souscrit à des centaines de milliards de dettes. En priorité pour l’armement. Qui peut s’étonner du vent qui gonfle les voiles de l’opposition?

Pour ce qui est de la Roumanie, tout autre tableau. Le pays le plus pauvre de l’UE, après la Bulgarie. L’Etat n’assure pas une éducation et une santé publiques dignes de ce nom. Sans y mettre de sa poche il est quasi impossible de faire de bonnes écoles et de se soigner convenablement, une galère… Seul le budget militaire explose: 3 % du PIB. En plus, sur recommandation de l’OTAN, une trentaine de FA-35 ont été commandés, pour six milliards de dollars. Des compagnies privées étrangères ont la haute main sur l’énergie – avec la perspective de sources gazières sous la mer –, sur la grande distribution aussi, avec priorité aux produits importés. D’autres grandes sociétés possèdent les meilleures terres agricoles tandis que les petits paysans sont à la peine. Faut-il vraiment être un extrémiste de droite pro-russe pour s’en offusquer? 

Puissent se taire les moralistes distributeurs d’étiquettes

Aborder sans œillères ces questions sur des partis controversés n’exclut pas la vigilance. Ainsi il faut voir que le candidat le mieux placé à l’élection roumaine, George Simion, est un fan de foot bagarreur, peu informé du monde, porté vers des thèses ultra-nationalistes, tel le rêve d’une «Grande Roumanie» aux frontières étendues. Son prétendu parrain, Calin Georgescu, est d’une culture et d’une finesse incomparables, mais donc exclu de la course, au mépris total des droits démocratiques. Sombres augures. 

Puissent se taire les moralistes distributeurs d’étiquettes, puissent les Européens mieux ouvrir les yeux et respecter en actes, pas seulement en discours, les principes de justice et de liberté. Leur aveuglement et leur simplisme sont aussi pour beaucoup dans les prémices de la tragédie ukrainienne.

PS: Le Tribunal constitutionnel allemand doit examiner le rapport des services de renseignement qualifiant l’AfD d’«extrême-droite attestée» et demandant des contrôles renforcés. Mais cette haute instance de justice a annoncé ce jeudi la suspension de ces mesures, donnant ainsi satisfaction au parti visé qui en sort renforcé. Par ailleurs, le chef de l’organisme accusateur a été mis immédiatement à la retraite. La ministre de l’intérieur déclare qu’il a trop tardé à livrer ses conclusions. Selon d’autres sources, en fait, il freinait parce qu’il trouvait ces reproches attentatoires aux libertés démocratiques.

 

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