Darius Rochebin, l’homme qui n’avait pas une sexualité «irréprochable»

Publié le 1 février 2021

Darius Rochebin est mis en cause par une grande enquête parue fin 2020 dans Le Temps. – D. Rochebin au Palais des Nations à Genève, en juin 2012. © UN Geneva

Le présent article se base sur les faits rapportés par l’enquête du Temps du 31 octobre révélant des situations de mobbing et de harcèlement sexuel à la RTS. L’ancien présentateur vedette du TJ, aujourd’hui mis en retrait de l’antenne de la chaîne française LCI, y est cité. Nous questionnons ici le bien-fondé de la publication de son nom, eu égard au préjudice social encouru à partir d’accusations et de reproches dont le caractère pénal n’apparaît pas clairement, ou qui ne semblent pas participer directement d’un système de pouvoir dévoyé, tel que décrit dans l’article du quotidien romand.

Il y a deux affaires dans l’enquête du Temps intitulée «La RTS, Darius Rochebin et la loi du silence», parue le 31 octobre. La première concerne des hommes dont l’identité n’est pas révélée, accusés de mobbing et de harcèlement sexuel envers des subalternes femmes. Toutes choses constitutives, comprend-on, d’un système de pouvoir dévoyé. La deuxième implique Darius Rochebin, ancien présentateur vedette du TJ, parti cet été sur la chaîne française LCI. L’«affaire Rochebin». Vu le statut de star du personnage, elle semble centrale, alors qu’elle n’apparaît pas comme telle au regard des faits rapportés.

Cette affaire Rochebin, ou sous-affaire, contient elle-même deux volets distincts. L’un de ces volets renvoie aux «propos salaces» et «gestes déplacés» prêtés à Darius Rochebin dans le cadre stricto sensu de son travail au sein de la «Tour» durant les vingt-cinq ans qu’il y a passés.

L’autre volet, celui qui, sans doute davantage que le précédent, vaut à l’intéressé une mise en retrait de l’antenne de LCI, touche à sa vie sexuelle, sa qualité de journaliste de la RTS étant cependant engagée.

Pressions morales et sexuelles

Revenons à la première affaire, celle faisant état de pressions morales et sexuelles érigées en principe de management par quelques-uns à la RTS. Fallait-il y mêler Darius Rochebin? Les faits, tels qu’exposés dans l’article, font pencher la réponse plutôt du côté du «non». S’agissant des propos et gestes attribués à l’ex-présentateur de la première chaîne romande, la proportionnalité – notion à la fois objective et subjective – qui justifierait la publication de son nom en vertu d’un intérêt public ne nous paraît pas atteinte.

Ce qu’on lui reproche, des gestes inappropriés, dont l’enquête du Temps laisse à penser qu’ils furent plus rares que fréquents en vingt-cinq ans de carrière, pour inacceptables et fautifs qu’ils soient, ne semblent pas participer d’une entreprise de harcèlement renforcée par une position hiérarchique dominante, mais plutôt, déjà, d’une forme de mal-être chez l’intéressé. Le mal-être n’est pas une excuse, surtout dans les affaires dites de mœurs où les victimes sont les abusés, non les abuseurs, mais ce côté grand gaillard un peu gauche qu’on ressent chez lui sur la base des faits décrits, peut être tenu pour le coup central, et par là même, en ce domaine, faire du sujet un loser, un pauvre gars bien plus qu’un winner ou un prédateur qu’on craint.

Un baiser forcé ou une main posée d’autorité sur des parties génitales, en un quart de siècle de vie professionnelle, actes dont l’une ou l’autre personne ainsi agressée aura peut-être rendu la pareille à leur auteur, ne constituent pas, à notre sens, un «acte d’accusation» suffisamment épais qui permettrait de penser que Darius Rochebin était un harceleur et qui autoriserait par la même occasion que son nom soit cité à ce stade. L’enquête menée actuellement à l’intérieur de la RTS apportera peut-être d’autres révélations compromettantes à son sujet. Ou pas.

Sommes-nous sûrs que cette part de la vie d’un homme nous regarde?

Venons-en au second volet de l’affaire Rochebin, probablement le plus sensible et le plus dommageable en terme de réputation. Il y est question de relations ou de tentatives de relations avec de jeunes hommes, dont un adolescent de 17 ans, en réalité 16, l’individu se vieillissant d’une année auprès du journaliste. Le lecteur soupçonne d’emblée un abus de pouvoir, une emprise d’adulte sur des personnes dans la vingtaine ou moins, désireux de rencontrer une figure importante de la RTS, qui sait, leur idole, avec en arrière-fond un intérêt divergeant selon les parties, tel qu’on peut comprendre les choses à la lecture de l’article: percer dans le métier dans un cas, obtenir une faveur sexuelle dans l’autre.

Ces rencontres ou fausses rencontres s’accompagnent de stratagèmes de «drague» mêlés de fantasmes, du recours à de faux profils Facebook. Bref, et toujours en se fondant sur l’enquête du Temps, le lecteur se dit: voilà un notable médiatique qui essaie de se faire des petits jeunes. C’est possible, mais ces jeunes gens sont majeurs civilement ou sexuellement aux yeux de la loi.

Le cadre étant posé, sommes-nous sûrs que cette part de la vie d’un homme, que cette part nous regarde, nous, lecteurs et citoyens?

Il n’est nullement question de minimiser le malaise, voire le traumatisme qu’ont pu ressentir et que ressentent peut-être encore tout ou partie des jeunes hommes approchés par l’ex-présentateur de la RTS, et dans un scénario «à l’ancienne», le père de l’un d’eux aurait pu rendre une visite se voulant dissuasive à la star.

Ces agissements (drague, faux comptes Facebook, rencontres ambiguës au café ou sur le lieu de travail), légaux mais qui paraîtront immoraux à certains, justifient-ils que le nom de leur auteur soit dévoilé dans la presse? La proportionnalité est-elle atteinte? Il nous semble que non.

Pourquoi? Parce qu’il faut mettre ces «révélations» en balance avec les conséquences encourues, qui ne peuvent être que gravement préjudiciables pour le mis en cause. A fortiori dans le contexte post-#Metoo, celui de la libération de la parole, souvent synonyme de déchéance sociale, celle-ci devant compenser dans de nombreux cas un jugement pénal impossible à rendre en raison de la prescription de faits imputés, généralement graves.

L’intérêt public

Dans le cas de Darius Rochebin, la proportionnalité constituant l’intérêt public est d’autant moins patente, que ses agissements présumés, dans leur ensemble, ne tombent a priori pas – en l’état des informations connues – sous le coup de la loi, à l’exception des «gestes déplacés» définis en droit comme des agression sexuelles, gestes qui toutefois ne semblent pas avoir eu pour moteur et finalité un système de pouvoir harceleur par ailleurs dénoncé.

Chez Darius Rochebin, il n’est question ni d’inceste, ni de pédophilie, ni de viol. Certes, le chef d’abus de position d’autorité (comme dans le cas d’un professeur vis-à-vis de son élève sexuellement majeur mais civilement mineur) pourrait être théoriquement envisagé au vu de ses contacts, principalement virtuels, sans que cela débouche sur une relation à proprement parler, avec un adolescent de 16 ans. Mais s’agit-il là d’un rapport d’autorité, si oui, ancré dans un cadre professionnel? Notons qu’aucune plainte n’a jusqu’ici été déposée, ou alors elle est inconnue du public. L’absence de plainte n’est pas un critère en soi suffisant pour refuser de s’interroger sur la nature de la conduite du journaliste avec de jeunes gens. Mais cette interrogation doit-elle être traduite publiquement? Dans l’affirmative, avec cette profusion de détails? Notons encore que le ministère public genevois, autant que nous le sachions, n’a pour l’heure pas poursuivi.


Lire aussi: Les dessous peu reluisants de la RTS/SSR


Le paradoxe, dans l’ensemble des affaires rassemblées dans l’enquête du Temps, tient à ce que la personne ayant le plus à perdre en terme de réputation est Darius Rochebin. Celle dont le comportement général, au vu des faits relatés, se rapporte pourtant le moins à l’entreprise de mobbing et de harcèlement sexuel telle que décrite au sein de la RTS. Il se pourrait donc que le journaliste, du fait même de son statut médiatique, de l’«amour» que des téléspectateurs lui portaient, ait à payer plus lourdement que d’anciens collègues de travail harceleurs et mobbeurs présumés. Pour la raison que sa vie sexuelle a été exposée comme dans ses moindres recoins.

Nous sommes au cœur du sujet «Rochebin». Le luxe de détails fournis sur ses goûts sexuels, ses travaux d’approche, ses fantasmes présumés, ce qui relève en principe de la plus haute intimité en régime démocratique et aussi longtemps que la loi n’est pas enfreinte, pèsent pour beaucoup dans la réprobation tacite pesant sur un homme, évincé pour l’heure temporairement de l’antenne de LCI, qui s’accorde le temps de voir la suite… Sous quel jour apparaît désormais Darius Rochebin aux yeux des plus prompts à juger? Sous celui d’un «pervers», d’un «gros dégueulasse», d’un «homo refoulé»… D’un «pédo» pour les plus expéditifs, parce qu’il serait trop vieux pour coucher avec des petits jeunes, même majeurs. C’est sa prétendue «déviance» qu’il paie aujourd’hui d’une disgrâce. 

«Outé» malgré lui

Un bon pédé est un pédé rangé, et surtout assumé, aurait-on tendance à comprendre entre les lignes. A notre connaissance, les associations LGBT n’ont pas volé au secours de Darius Rochebin. Cet hétéro «à la ville» est pourtant «outé» dans l’enquête, même si tout le monde paraît-il dans le landerneau savait, «pour Darius». Mais l’époque, côté LGBT, est en quête d’égalité des droits, partant, de respectabilité. En soi une bonne chose. Sauf que pour beaucoup encore, et les LGBT le savent au premier chef, cela reste difficile d’être gay ou lesbienne, même entouré de l’affection de ses proches. La «fierté» est aussi, parfois, ce surjeu masquant une identité qui ne va pas de soi.

Il ne faudrait pas, parce que le cas «Darius» entrerait dans cette soi-disant «zone grise», celle des rapports entre individus séparés par une grande différence d’âge, qu’il ne bénéficie pas de l’attention bienveillante – et pour peu qu’on demeure dans le cadre de la loi – d’associations dont la mission est de soutenir les gays, lesbiennes et transgenres face à la mauvaise humeur publique. Les «histoires» d’adultes avec de jeunes gens sexuellement majeurs ne peuvent pas toujours être aussi géniales que dans le film Call Me By Your Name.

Retournons la perspective: et si c’était précisément en raison du caractère «glauque» de la «story Rochebin», glauque mais dans les limites de la loi jusqu’à preuve du contraire, qu’il aurait fallu taire le nom du journaliste, chercher à le protéger, lui, quoiqu’on pense de son «commerce amoureux» dont il n’apparaît pas qu’il fut très heureux? Bien sûr, on se dit que cela n’était pas durable, qu’il en allait de la réputation de la chaîne, de celle de Darius Rochebin lui-même et du bien-être de jeunes hommes pouvant mal vivre des rapports de ce type. La RTS aurait peut-être dû mettre son collaborateur en demeure de cesser des relations impliquant peu ou prou la chaîne.

«Il n’a pas été à la hauteur.»

Dans l’enquête du Temps, un seul jugement de valeur. On le trouve dans l’éditorial du 31 octobre. «Le Romand, est-il écrit à propos de Darius Rochebin, est connu loin à la ronde pour sa réussite professionnelle et incarne encore aujourd’hui, dans l’esprit de certains téléspectateurs, la RTS en Suisse et à l’étranger. Ce statut lui donne de grandes responsabilités: il fait figure de modèle pour la profession et le grand public. Il n’a pas été à la hauteur.»

C’est donc et uniquement parce qu’il n’aurait pas été à la hauteur d’un devoir corrélé à son statut de star modèle que son nom devait être cité. Cette phrase sonne étrangement. Depuis quand une vedette du petit écran ou une personne en vue se doit d’avoir une sexualité irréprochable? A partir de quelle position sociale et de quel comportement sexuel demeurant légal encourt-on des reproches pouvant faire l’objet de révélations publiques?

Le 3 janvier, jour marquant son entrée en fonction, Madeleine von Holzen, la nouvelle rédactrice en chef du Temps, semblait prendre la mesure du danger de l’époque, où coupables confirmés et présumés innocents passent sans distinction à la trappe. Elle écrivait: «A l’heure de la « culture de l’annulation », conduisant certaines personnes à s’effacer sous l’effet de meute sur les réseaux sociaux, le débat est devenu difficile. A-t-on le droit de ne pas être d’accord? Quelles sont les limites de la prise de parole à contre-courant?»

Beaucoup demandent des têtes. Beaucoup en veulent à l’élite. Une élite en crise, où les places sont devenues chères faute de croissance, une élite qui passe pour un repère de pédocriminels aux yeux des plus remontés. Alors l’«élite», qu’elle soit de gauche ou de droite, autrement dit et en principe la garante de nos libertés fondamentales, se résout de temps à autre à sacrifier l’un des siens pour calmer le «peuple». Quand les faits incriminés tombent sous le coup de la loi, la chose ne se discute pas. Quand le caractère pénal des reproches n’apparaît pas clairement, quand un doute surgit sur le bien-fondé de la divulgation d’un nom, c’est plus problématique.

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