Publié le 16 avril 2021

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On y est déjà engagés. Sans savoir jusqu’où il changera le cap. Une chose est sûre: il n’y aura pas de retour en arrière, au temps d’avant. La question n’est pas de savoir quand les ordonnances sanitaires seront levées. Il s’agit de s’interroger sur les dégâts causés par cette période de fièvre sur la démocratie, sur les notions de liberté et de débat. Le changement est d’autant plus profond qu’il est aussi provoqué par d’autres tensions, par des groupes qui ne cessent de hausser le ton, autour du féminisme, du genre, du climat, du racisme, du passé colonial… Le tournant conduit, ici comme ailleurs, vers toutes les crispations. Et vers un changement durable de la vie politique.

Sans entrer en matière sur la pertinence ou pas des mesures décrétées par les gouvernements face à la situation sanitaire − chacun a son opinion − comment ne pas voir la portée de l’incroyable atteinte à nos libertés personnelles et collectives? L’Etat qui détermine combien de personnes peuvent prendre place à la table, qui nous prive de culture, qui envoie des polices anti-émeutes contre des manifestants pacifiques, qui bannit ceux-ci de telle ou telle ville pour plusieurs jours… Et à cause de la peur exacerbée par l’obsession médiatique sur le virus, la grande majorité de la population accepte les ukases.

Les gouvernants eux-mêmes ont du être stupéfaits de tant de docilité. Ils s’en souviendront demain. Quand l’épidémie aura passé comme toutes les autres. Et ils seront forcément tentés de retrouver leurs accents martiaux sur d’autres sujets. Le mot «urgence» ne disparaîtra pas de si tôt du vocabulaire politique. Il résonne déjà dans les discours sur le climat. Il amènera plus d’interdictions que de solutions concrètes.

Le débat se restreint

Quelle tentation pour les pouvoirs petits et grands! Tous se disent ouverts au débat. Mais en fait, celui-ci, sur tant de sujets, se restreint. Il est devenu si facile de taxer ses opposants de «complotistes», de propagateurs de «fake news». Dans les médias aussi on prône ici et là la nécessité d’ignorer toute provocation, de préférer «la parole légitime»… dont la légitimité sera déterminée par les garants de la bien-pensance. Le cas de La Liberté est parlant: le quotidien fribourgeois s’est excusé d’avoir publié − par «erreur»! − une lettre de lecteur un peu leste qui disait le charme, au printemps, des jeunes filles en fleurs légèrement habillées. Des voix excitées − par centaines − y virent une atteinte à la dignité de la femme sinon une incitation au viol… Des furies ont même endommagé deux voitures du journal.

Il y a plus préoccupant encore. Hier, prétendre que les rassemblements à l’extérieur ne sont nullement dangereux, c’était bafouer l’autorité, une opinion à bannir. Et soudain, sans s’excuser, la vice-présidente de la trop fameuse Task force affirme qu’en effet le virus ne se transmet pratiquement pas en plein air. Il s’agit de suivre sans broncher les zigzags des porteurs de la vérité officielle.

Mais tentons de voir au-delà des péripéties quotidiennes. L’idée-même de liberté dans la démocratie a toujours évolué au fil du temps. Elle n’a jamais été absolue. Afin de garantir le fonctionnement de la vie en société, le cadre juridique et politique lui pose des limites. Selon des principes fondamentaux? Certes, mais aussi selon les humeurs de l’époque. Dans maints pays, c’est l’ambition totalitaire des chefs qui pose les règles du jeu. Mais il arrive aussi que montent des profondeurs populaires un désir, le plus souvent inconscient, de «reprise en mains», de normes plus strictes. Après tout, la liberté de croyance, de comportement ou d’opinion, c’est fatiguant. Il faut trouver la sienne, la confronter à celle des autres, se découvrir des contradictions propres… Il est tellement plus confortable de se conformer à un cadre déterminé, où tout est dit sur ce qui est bien ou mal, sur la façon de se nourrir et de s’habiller… Les religions ont assumé et assument encore ce rôle. Mais beaucoup d’entre elles s’essoufflent. Toutes sortes de pouvoirs prennent le relais.

Ceux qui tirent les ficelles

Est-ce à dire que la tentation de la dictature rôde dans nos capitales? Pas si simple. A la faveur de la crise les gouvernants peuvent se sentir tout puissants mais les plus éclairés perçoivent qu’ils sont aussi des nains sur l’échiquier. Car des forces qui les dépassent submergent le jeu. Les gardiens du convenable, prêts à censurer ceci ou cela, sur Facebook, Twitter, Instagram, siègent aux Etats-Unis. Les lobbies de la pharma, des géants traditionnels aux nouveaux venus, tirent des ficelles à peu près partout dans le monde. Dernier exemple en date sous notre nez − c’est le cas de dire!: l’achat par la Confédération, pour une somme astronomique mais tenue secrète, des «autotests» à pratiquer chez soi. Maints spécialistes, notamment à l’Université de Lausanne, dénoncent son inefficacité. Disons carrément foireux. Un tiers seulement des cas positifs sont détectés. Sans compter que bien des renifleurs renoncent à cet usage après s’être enfoncé une première fois, plus ou moins correctement, la baguette dans le pif. Mais Roche fait une belle affaire. Qui donc a soufflé à Alain Berset que c’était une idée géniale?

On s’habitue donc à tout. Sans jamais demander de comptes. Les piteux tests pour le grand public passeront vite à la trappe. Comme l’application Swisscovid si bruyamment recommandée hier, aujourd’hui abandonnée de fait. L’accoutumance au rocambolesque n’est qu’une face de la docilité générale. Mais révélatrice de ce qu’il faut bien appeler la tétanisation de la société. Etonnamment couplée à l’exacerbation des discours minoritaires.

Allez savoir où va nous planter le virage en cours! Dans un décor peu réjouissant, c’est sûr.

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