Edgar Morin, ou l’urgence de la pensée complexe

Edgar Morin. © DR
Edgar Morin a consacré sa vie à développer ce qu’il a appelé la «pensée complexe». Une manière d’aborder le réel qui refuse les simplifications excessives et cherche, au contraire, à en comprendre les liens, les interactions et les interdépendances. Cette approche repose sur une intuition fondamentale: les phénomènes humains, sociaux, politiques ou écologiques ne peuvent pas être compris de manière isolée. Ils s’inscrivent dans des systèmes où chaque élément agit sur les autres, et où les effets se rétroalimentent.
Penser de manière complexe, c’est donc accepter plusieurs exigences à la fois:
reconnaître l’incertitude, tenir compte de la pluralité des points de vue et admettre
que toute connaissance reste partielle et située. Une image simple permet d’en saisir la portée:
On raconte que plusieurs aveugles découvrent un éléphant pour la première fois.
- L’un touche la trompe et affirme: «c’est un serpent».
- Un autre tient une patte: «c’est un pilier».
- Un troisième explore l’oreille: «c’est un éventail».
Chacun a raison sur ce qu’il perçoit. Chacun se trompe sur l’ensemble.
Cette parabole éclaire avec justesse notre manière d’entrer en relation avec le réel
— et avec les autres. Nous avons tendance à saisir une partie, à la prendre pour le tout, puis à nous opposer à ceux qui perçoivent autre chose. C’est précisément ce que la pensée complexe invite à dépasser.
Longtemps, cette approche a pu apparaître en décalage avec les modes de compréhension dominants, encore largement fondés sur la spécialisation, la séparation des domaines et la recherche de certitudes. Mais le contexte actuel lui donne une résonance particulière. Nous vivons une période où les repères se fragmentent. Les désaccords ne portent plus seulement sur des opinions, mais sur la perception même du réel. Les cadres d’interprétation se multiplient et peinent à se rencontrer.
Dans ce contexte, les formes classiques du débat montrent leurs limites: elles supposent un monde commun déjà partagé, qui devient de plus en plus fragile. La pensée complexe apporte ici un éclairage précieux. Elle invite à un déplacement concret: reconnaître la part que nous tenons, accepter qu’elle soit partielle, puis chercher à comprendre ce que l’autre perçoit, avant de tenter de mettre ces perceptions en relation.
Autrement dit, passer d’une logique d’opposition à une logique de relation: non plus «moi contre toi», mais «nous face à ce qui nous dépasse».
Reconnaître nos angles morts
Il importe toutefois de ne pas transformer cette pensée en idéalisation de la figure qui l’a portée. Edgar Morin n’était ni un sage au sens intemporel du terme, ni une figure exempte de contradictions. Comme chacun d’entre nous, il avait ses angles morts, ses zones d’ombre, ses points aveugles. Et c’est précisément pour cela que la démarche qu’il propose est précieuse. La complexité ne s’habite pas seul; elle demande la confrontation des points de vue, le croisement des expériences et la reconnaissance de nos limites respectives.
C’est là que la transdisciplinarité prend tout son sens: non pas comme simple accumulation de savoirs, mais comme mise en relation de regards différents — chacun étant porteur à la fois d’une part de vérité et d’une part d’illusion. Nous avons toutes et tous nos blessures, nos peurs, nos présupposés non questionnés. Et c’est souvent ensemble que nous pouvons commencer à en sortir.
C’est dans cet esprit que Morin a également défendu une approche transdisciplinaire: relier les savoirs, dépasser les cloisonnements et réintégrer les différentes dimensions de l’expérience humaine dans la compréhension du monde. Ce geste — relier ce qui a été séparé — apparaît aujourd’hui comme une nécessité, tant les enjeux contemporains excèdent les cadres habituels de pensée.
Mais au-delà des concepts, l’apport d’Edgar Morin tient peut-être à une position plus fondamentale: maintenir la complexité du réel ouverte, là où la tentation est forte de la refermer. Il nous rappelle que comprendre ne consiste pas à supprimer les contradictions, mais à apprendre à les traverser. Que penser demande du temps, de la nuance, une attention aux signaux faibles, et une capacité à accueillir ce qui résiste.
Dans un monde qui tend à simplifier, à opposer et à fragmenter, cette exigence devient essentielle. Elle appelle aussi, de plus en plus, à se traduire dans des pratiques concrètes: des espaces où cette complexité peut être vécue, expérimentée, partagée.
C’est dans cet esprit que certaines démarches cherchent aujourd’hui à créer des formes de dialogue où différentes perceptions peuvent coexister sans être immédiatement réduites. Le plus bel hommage que l’on puisse rendre à Edgar Morin n’est sans doute pas seulement de rappeler son œuvre, mais de continuer ce mouvement:
- Continuer à relier.
- Continuer à douter et à nuancer.
- Continuer à ouvrir des espaces où la pensée ne se réduit pas à des positions, mais reste une recherche vivante.
Edgar Morin est parti, mais ce qu’il a rendu possible demeure. Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin d’en prendre soin.
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