Réservé aux abonnés

Un western philosophique où les balles sont des concepts

Patrick Morier-Genoud

Par Patrick Morier-Genoud · Publié le 29 août 2025 · 8 min de lecture

Un western philosophique où les balles sont des concepts
© Shutterstock

Le dernier livre d’Alessandro Baricco, «Abel», se déroule au Far West et son héros est un shérif tireur d’élite. Il y a bien sûr des coups de feu, des duels, des chevaux, mais c’est surtout de philosophie dont il s’agit, celle que lit Abel Crow, celle qu’il découvre lors de ses rencontres. Un roman formidable!

Sommaire

Le western, on le sait, est un genre compliqué à apprécier. Parce qu’il est très masculin, violent et qu’il véhicule un certain nombre de mythes trompeurs sur «la conquête de l’Ouest» qui fut, factuellement, en grande partie un génocide des peuples déjà présents sur le continent américain lorsqu’y arrivèrent les Européens. Mais comme tous les genres, il a été malaxé à toutes les sauces – dont la sauce spaghetti qui a mis en évidence son aspect caricatural, voire satirique. Il y a eu des westerns de gauche, des westerns minimalistes, des westerns métaphysiques, des westerns putassiers, des westerns réactionnaires… Que vient donc faire ici aujourd’hui le Turinois Alessandro Baricco, écrivain styliste, musicologue ayant aussi étudié la philosophie, homme de théâtre, être raffiné et cultivé?   

Son récit se déroule dans le Far West, à une époque qu’on imagine entre la fin du 19e siècle et le début du 20 e; Abel, le héros éponyme du livre, est un shérif qui va défier la loi pour secourir sa mère. Dit comme ça, ça ne fait pas très envie, on pense à un truc bêtement œdipien. Mais non, il est davantage question de philosophie et d’éthique que de psychanalyse. Dans l’histoire de l’Ouest américain, il y a plusieurs exemples de shérifs devenus bandits ou de hors-la-loi devenu shérifs, ça trouble toute vision manichéenne. Mais ce n’est pas non plus de cette porosité morale que traite le livre. La philosophie dont parle Baricco est principalement prémoderne.     

Un coup de feu comme une caresse

Abel Crow, le narrateur, commence par raconter quelques épisodes de son enfance. Il a grandi dans un ranch «si loin de tout que nous étions tout, notre néant était l’unique nouvelle». Avec son père, sa mère, ses frères et sa sœur, ils élevaient des chevaux. Le père va être tué et la mère partira, tout ça avant qu’Abel ait vingt ans, ce qui va lui donner un certain sens des responsabilités – les responsabilités sont un poids dont il faudrait pouvoir se décharger un jour, comme le bagnard se libère de son boulet. Il y a un événement initiatique dans la vie d’Abel: alors qu’il chevauche avec son père et un de ses frères, ce dernier éperonne son cheval et part au galop, attiré par l’immensité de «l’Intact», la nature vierge de la grande prairie. Pour le stopper et le faire revenir, le père tire un coup de fusil, les plombs frôlent la tête du fils, «comme une prière, une caresse». «Pour lui, le Verbe prit la forme d’un souffle, spiritus en latin, pneuma en grec, considéré par Anaximène (585 av. J.-C. – 525 av. J.-C.) comme la substance première de chaque chose. C’est probablement pour cette raison qu’il finit prédicateur à Socorro, initiant des légions de fidèles à l’amour du père.» Abel, lui, va devenir tireur d’élite, formé par un maître aveugle qui lui apprendra à percevoir les vibrations avant de tirer, ce qui le rendra invincible jusqu’au jour où, durant un duel, il se sentira tellement détaché qu’il regardera la scène plutôt que d’y participer. Une forme de sagesse presque orientale. «Si un cœur fort imprime une intention au monde créé, il le crée à son tour…», dit son maître.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

François d’Assise raconté par Frédéric Pajak

CultureArticle

François d’Assise raconté par Frédéric Pajak

Frédéric Pajak fait paraître le 11e volume de son «Manifeste incertain». Un volume consacré pour l’essentiel au «poverello» dont on célèbre cette année le 800e anniversaire de la mort. Deux autres textes, plus personnels, évoquent la jeunesse qui s’en est allée, les amis qui meurent, des souvenirs d’enfance et de jeunesse, Gênes…

Patrick Morier-Genoud

Qui mène la danse? La CIA, inévitablement!

CultureArticle

Qui mène la danse? La CIA, inévitablement!

Pour contrer les Soviétiques durant la guerre froide, les Etats-Unis menèrent une véritable offensive culturelle qui se poursuit de nos jours. Elle se déploya tous azimuts afin d’ancrer dans les mentalités européennes la supériorité de l’Amérique. Il existe un livre de référence à ce sujet, publié en 1999: «Qui menait la danse? La CIA et la guerre froide culturelle». Son autrice, la Britannique Frances Stonor Saunders, est décédée le 31 août à l’âge de 60 ans. L’occasion d’un hommage.

Martin Bernard