Le dernier livre d’Alessandro Baricco, «Abel», se déroule au Far West et son héros est un shérif tireur d’élite. Il y a bien sûr des coups de feu, des duels, des chevaux, mais c’est surtout de philosophie dont il s’agit, celle que lit Abel Crow, celle qu’il découvre lors de ses rencontres. Un roman formidable!
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Le western, on le sait, est un genre compliqué à apprécier. Parce qu’il est très masculin, violent et qu’il véhicule un certain nombre de mythes trompeurs sur «la conquête de l’Ouest» qui fut, factuellement, en grande partie un génocide des peuples déjà présents sur le continent américain lorsqu’y arrivèrent les Européens. Mais comme tous les genres, il a été malaxé à toutes les sauces – dont la sauce spaghetti qui a mis en évidence son aspect caricatural, voire satirique. Il y a eu des westerns de gauche, des westerns minimalistes, des westerns métaphysiques, des westerns putassiers, des westerns réactionnaires… Que vient donc faire ici aujourd’hui le Turinois Alessandro Baricco, écrivain styliste, musicologue ayant aussi étudié la philosophie, homme de théâtre, être raffiné et cultivé?
Son récit se déroule dans le Far West, à une époque qu’on imagine entre la fin du 19e siècle et le début du 20 e; Abel, le héros éponyme du livre, est un shérif qui va défier la loi pour secourir sa mère. Dit comme ça, ça ne fait pas très envie, on pense à un truc bêtement œdipien. Mais non, il est davantage question de philosophie et d’éthique que de psychanalyse. Dans l’histoire de l’Ouest américain, il y a plusieurs exemples de shérifs devenus bandits ou de hors-la-loi devenu shérifs, ça trouble toute vision manichéenne. Mais ce n’est pas non plus de cette porosité morale que traite le livre. La philosophie dont parle Baricco est principalement prémoderne.
Un coup de feu comme une caresse
Abel Crow, le narrateur, commence par raconter quelques épisodes de son enfance. Il a grandi dans un ranch «si loin de tout que nous étions tout, notre néant était l’unique nouvelle». Avec son père, sa mère, ses frères et sa sœur, ils élevaient des chevaux. Le père va être tué et la mère partira, tout ça avant qu’Abel ait vingt ans, ce qui va lui donner un certain sens des responsabilités – les responsabilités sont un poids dont il faudrait pouvoir se décharger un jour, comme le bagnard se libère de son boulet. Il y a un événement initiatique dans la vie d’Abel: alors qu’il chevauche avec son père et un de ses frères, ce dernier éperonne son cheval et part au galop, attiré par l’immensité de «l’Intact», la nature vierge de la grande prairie. Pour le stopper et le faire revenir, le père tire un coup de fusil, les plombs frôlent la tête du fils, «comme une prière, une caresse». «Pour lui, le Verbe prit la forme d’un souffle, spiritus en latin, pneuma en grec, considéré par Anaximène (585 av. J.-C. – 525 av. J.-C.) comme la substance première de chaque chose. C’est probablement pour cette raison qu’il finit prédicateur à Socorro, initiant des légions de fidèles à l’amour du père.» Abel, lui, va devenir tireur d’élite, formé par un maître aveugle qui lui apprendra à percevoir les vibrations avant de tirer, ce qui le rendra invincible jusqu’au jour où, durant un duel, il se sentira tellement détaché qu’il regardera la scène plutôt que d’y participer. Une forme de sagesse presque orientale. «Si un cœur fort imprime une intention au monde créé, il le crée à son tour…», dit son maître.






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