«L’UBS devrait être reconnaissante envers les contribuables pour la garantie d’Etat!»

Publié le 30 avril 2026

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Les exigences du Conseil fédéral visant à renforcer les fonds propres de l’UBS — dont la couverture des filiales étrangères en fonds propres, notamment, passerait de 60 à 100 % — sont qualifiées «d’extrêmes» par la banque, qui met en avant une baisse de la compétitivité. Une plainte déplacée et un faux argument, selon Marc Chesney, professeur émérite de finance à l'Université de Zurich.

Interview publiée sur Infosperber le 25 avril 2026, traduite et adaptée par Bon pour la tête

Le professeur Marc Chesney. © IP

L’UBS et l’association de lobbying Economiesuisse affirment que les propositions du Conseil fédéral «affaibliraient la compétitivité de la place financière suisse».

Marc Chesney: Il est paradoxal et déplacé que la direction d’une grande banque bénéficiant d’une garantie d’Etat avance l’argument selon lequel la compétitivité risquerait d’être affaiblie. C’est un faux argument. En Suisse, la concurrence entre les banques est faussée, car certaines bénéficient d’une telle garantie et d’autres pas. Au niveau international, la concurrence est faussée en fonction de la puissance financière de l’Etat qui accorde une garantie aux banques concernées.

Comme le PIB des Etats-Unis est environ 30 fois supérieur à celui de la Suisse, une banque comme l’UBS serait un outsider aux Etats-Unis. Elle s’aventurerait sur un terrain glissant si elle voulait vraiment rivaliser avec les grandes banques américaines dans le domaine de la banque d’investissement. Sa quasi-faillite de 2008 l’a clairement démontré.

On se demande d’ailleurs pourquoi Economiesuisse — si son objectif était vraiment la «compétitivité de la place financière suisse» — s’est montrée si discrète dans la débâcle du Credit Suisse. Pourquoi cette association de lobbying n’a-t-elle pas dénoncé les dysfonctionnements et les détournements de fonds de Crédit Suisse avant le désastre?

UBS et Economiesuisse affirment que les exigences du Conseil fédéral «renchériraient les crédits au détriment de l’économie réelle».

Une mauvaise blague! Pourquoi davantage de fonds propres signifierait-il moins de crédits ou des crédits plus chers? L’augmentation de capital peut tout simplement se faire par l’émission de nouvelles actions. Si cela ne fonctionne pas, cela signifierait que les investisseurs n’ont pas confiance en la banque malgré la garantie de l’Etat. Ce serait un test intéressant…

Guido Schätti, rédacteur à la NZZ, a reproché à Karin Keller-Sutter de vouloir détourner l’attention de sa propre responsabilité dans la débâcle de Crédit Suisse. Il estime que le Conseil fédéral devrait être «reconnaissant envers l’UBS pour les services qu’elle a rendus pendant la crise».

La direction de l’UBS devrait plutôt être reconnaissante envers les contribuables pour la garantie d’Etat!

Selon la NZZ, le Parlement devrait autoriser l’UBS à remplacer une partie de ses fonds propres par des emprunts qui seraient convertis en fonds propres en cas de crise.

Je suis très sceptique. Cette possibilité est connue et a déjà été testée, notamment dans le cas de Credit Suisse, où elle n’a manifestement pas fonctionné…

Que pensez-vous de la menace plus ou moins explicite d’UBS de délocaliser son siège à l’étranger?

La direction de cette grande banque a pour tactique de répandre de telles rumeurs et de proférer de telles menaces afin de tester dans quelle mesure le gouvernement suisse est encore à sa merci. Un siège à New York signifierait que l’UBS ne serait plus «trop grande pour faire faillite» en Suisse, mais aux Etats-Unis. Etre numéro un en Suisse présente de nombreux avantages. On peut se demander si l’UBS, qui serait un outsider aux Etats-Unis, serait sauvée par les contribuables américains en cas de crise financière aiguë. Il incombe à la direction d’UBS d’évaluer ces risques de manière réaliste.

En tant que client, on pense qu’une banque disposant de fonds propres plus importants est plus sûre et attractive.

En tant que client et contribuable, on sait tous qu’il est préférable d’avoir davantage de fonds propres. Par exemple, pour obtenir un crédit hypothécaire, les clients d’une banque doivent apporter au moins 20 à 25 % de la valeur de l’appartement. La situation est ainsi plus stable qu’avec seulement 3 à 4 %, ce qui correspond au niveau actuel du ratio de fonds propres de nombreuses grandes banques. Pour le contribuable, qui est responsable des risques d’une grande banque comme UBS, il est donc préférable que cette banque prenne moins de risques, c’est-à-dire qu’elle dispose de plus de fonds propres.

UBS investit dans des fonds de banques parallèles non réglementées. En 2025, elle a perdu 500 millions de dollars lorsque First Brand Group, un équipementier automobile américain endetté auprès de banques parallèles, a fait faillite. Voyez-vous là un besoin d’agir?

Et comment! Il est également paradoxal et déplacé qu’une grande banque, qui se réclame de sa mission d’octroyer des crédits à l’économie réelle, soit aussi active dans le secteur bancaire parallèle et dans les «crédits privés».

Déclaration du président de la Banque nationale suisse (BNS)

Le président de la BNS, Martin Schlegel, soutient clairement les propositions du Conseil fédéral, comme il l’a déclaré le 24 avril dans la NZZ: «La couverture intégrale en fonds propres des participations étrangères est absolument essentielle. […] Nous considérons que les mesures proposées par le Conseil fédéral sont proportionnées, ciblées et efficaces pour remédier aux faiblesses. […]  Les mesures envisagées ne sont pas extrêmes. Nos experts ont fait le calcul: en tenant compte des réserves, l’UBS dispose déjà aujourd’hui de fonds propres suffisants pour satisfaire à toutes les propositions du Conseil fédéral.» C’est au Parlement qu’il reviendra d’avoir le dernier mot.

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