D’où monte le vent «souverainiste» en Europe de l’Est?

Publié le 6 juin 2025

© Shutterstock

Quasiment une voix sur deux, en Roumanie et en Pologne, est allée vers cette mouvance à l’appellation fumeuse. Ancrée sans doute à droite de la droite classique. Un phénomène semblable s’esquisse Tchéquie. C’est grave, docteur?

On fait valser une ribambelle d’étiquettes hâtives autour de ces trublions. A commencer par anti-UE et pro-Russes. Faux! Aucun de ces personnages ne prône la sortie du club. Pas fous, ils savent combien leur pays a encore besoin des fonds de Bruxelles. Ils savent aussi que la liberté de circuler, de voyager, de travailler ailleurs, c’est le plus beau cadeau, apprécié chez les jeunes et les vieux, dans tous les camps politiques. Mais évidemment, ces leaders d’opinion déroulent tous les reproches que l’on entend, à voix plus basse, à l’Ouest comme à l’Est. La Commission se mêle de tout, sa bureaucratie envahit l’administration des Etats. Les règles, des plus raisonnables aux plus folles, prolifèrent. Le temple de Bruxelles déborde de ses compétences. Ses comptes sont fumeux. Et en plus sa grande prêtresse pousse les membres à se surarmer. Basta!

Ce qui passe le plus mal, et pas seulement chez ces gêneurs, c’est la politique des migrations. Gros abcès là-bas comme ici. Ces ordres d’en-haut et d’ailleurs, peu suivis, devront bien être repensés un jour. 

L’adhésion de l’Ukraine à l’UE? Une perspective enterrée

Ces partis ne font pas les yeux doux à Moscou comme cela est répété sans preuves. Ils souhaitent la négociation, la fin de la guerre. D’autant plus que leur territoire touche le champ du conflit. Les Européens peuvent jouer les braves à distance, mais les peuples n’ont aucune envie d’envoyer un jour leurs fils au casse-pipe. Ce n’est pas se vendre à Poutine ni à Trump que de trouver mauvaise l’idée de faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN. Et pas meilleure celle d’aller à marche forcée vers son adhésion à l’UE comme le souhaite Mme von der Leyen qui menace de sanctions les Etats qui s’opposent à ses vues. Les voisins de l’enfant chéri occidental ont grands soucis. Ils voient déferler par millions de tonnes des produits agricoles déjà admis sans droits de douane ni reconnaissance des normes.

En réalité, le vote du 1er juin enterre cette perspective d’adhésion. La Hongrie et la Slovaquie disaient déjà «non». Le nouveau président polonais en plus, ça bloquera tout.

Un dimanche instructif dans la campagne polonaise

On ne comprend pas l’émergence d’une force politique à la seule lecture de ses slogans. Mieux vaut capter sur le terrain les mouvements d’humeurs, aussi irrationnels puissent-ils paraître. Quatre jeunes femmes de Varsovie, de gauche, écolos, racontent qu’elles ont passé le jour de l’élection au fin fond de la campagne polonaise, à la frontière de la Biélorussie, en quête de fleurs rares. Leur surprise fut d’y trouver de modestes villageois ayant à peu près tous voté pour le candidat d’ultra-droite. Pourquoi donc?, se sont-elles demandé.  Elles ont écouté. Jeunes et vieux se plaignaient de revenus bien trop faibles. Certes, le salaire minimum été augmenté, mais dans ces contrées marginales, le chômage reste considérable, les rentes-vieillesse sont rachitiques.. C’est la grogne.

Il est vrai que la Pologne affiche une santé économique impressionnante. La recherche, la production industrielle, l’entrée en force dans la cybernétique et l’intelligence artificielle: un superchampion face à de vieux partenaires fatigués. Mais le fossé villes-campagnes reste béant. On sait depuis longtemps que le «ruissellement» de la richesse irrigue assez peu les arrière-pays. Les chiffres l’attestent, les mots aussi. Dans les couches modestes, on n’est guère impressionné par les stars de la politique internationale dans le style de l’éternel Européen Donald Tusk ou du brillantissime maire de Varsovie. Quand au café du coin on entend soudain ce nouveau venu, Karol Nawrocki, gamin des quartiers pauvres de Gdansk, footeux, copain des voyous, cela marque la différence. Sa bio plaît: il a payé ses études avec de petits boulots jusqu’à devenir professeur d’histoire. 

Nos gazettes évoquent l’influence du trumpisme en Europe. Peut-être. Mais ce ne sont pas ces discours qui obsèdent le pêcheur guettant la truite dans la rivière…

Des leçons à tirer pour l’UE

Si ces nouvelles mouvances dites populistes menacent un jour le jeu démocratique, il faudra cogner. Mais leurs petits chefs en sont encore loin. Rien ne sert de leur déverser des insultes et de les frapper ici ou là d’interdits. Cela ne peut d’ailleurs que les renforcer.

En revanche, l’Union européenne a des leçons à tirer. Elle doit soutenir l’Ukraine dans sa reconstruction, mais ne doit pas forcer son adhésion. Nawrocki est convaincant lorsqu’il dit: «L’UE nous a fait de ennuis parce qu’elle juge nos tribunaux trop proches du pouvoir. Et là on veut faire entrer un pays qui n’a pas vraiment d’institutions démocratiques, qui est corrompu du bas en haut. C’est fou!»

Les capitaines du bateau, plutôt que de bomber le torse dans des postures guerrières, feraient bien de se poser quelques questions sur les vraies préoccupations populaires. S’interroger aussi sur l’impact de leurs discours tonitruants. Le moment arrive, mine de rien, où il s’agira de redéfinir quelques règles de jeu. Si l’on veut sauver la partie. 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Politique

Vainqueur ou vaincu, Viktor Orban continuera à compter

A quelques jours d’échéances électorales décisives en Hongrie et en Bulgarie, l’Union européenne tente, une fois de plus, de peser sur des scrutins à haut risque politique pour elle. Entre tensions avec Budapest, recomposition des forces à Sofia et montée des courants souverainistes, les résultats de ces élections pourraient compliquer (...)

Guy Mettan
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Politique

Ce qui se prépare à Cuba

Trump annonce qu’il aura «l’honneur d’établir le contrôle sur Cuba». Cette fois, il ne s’agit pas d’une rodomontade. Un plan concret se dessine. A travers de discrètes négociations tenues au Mexique, reconnues par l’actuel chef d’Etat cubain Miguel Díaz-Canel. Cela au moment où des manifestations de colère se multiplient dans (...)

Jacques Pilet
Politique

Etats-Unis vs Iran: la guerre inévitable qui pouvait être évitée

Donald J. Trump a lancé les Etats-Unis dans une guerre suicidaire en comptant sur la divine providence pour la gagner. L’attaque américaine contre l’Iran du 28 février 2026 marque une rupture majeure dans l’ordre international. Décidée sans déclaration de guerre et au mépris des avertissements du renseignement, elle semble relever (...)

Pierre Lorrain
PolitiqueAccès libre

Les hommes qui croient pouvoir renverser des régimes

Depuis un abri en Israël, Avraham Burg, ancien parachutiste israélien et homme politique de haut rang du parti travailliste Awoda, rappelle qu’il ne suffit pas d’éliminer un dirigeant pour transformer un pays. Car de l’Afghanistan à l’Irak, du Liban à l’Iran, l’histoire montre que les sociétés survivent à leurs gouvernements. (...)

Bon pour la tête
Politique

Le droit est bafoué mais son affirmation plus nécessaire que jamais

Nombre de commentateurs estiment que nous sommes dans une époque nouvelle. Où le droit international est mort, où seul compte désormais le rapport de force. Vite dit. L’ONU et sa Charte posent des repères indispensables pour aborder le chaos des guerres.

Jacques Pilet
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique

Iran: Trump a-t-il déjà perdu la guerre?

L’assassinat d’Ali Khamenei devait provoquer l’effondrement rapide du régime iranien. Il semble avoir produit l’effet inverse. Entre union nationale, riposte militaire régionale et risque d’escalade géopolitique, l’offensive lancée par Washington et Tel-Aviv pourrait transformer une opération éclair en conflit long aux conséquences politiques incertaines pour Donald Trump.

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche
Politique

L’Europe dans le piège américain

«Etre un ennemi des Etats-Unis peut être dangereux, mais être leur ami est fatal», affirmait Henry Kissinger. Les Européens, qui voient leur position stratégique remise en cause, en font aujourd’hui l’amère expérience. Pourtant, aussi brutale et déconcertante soit-elle, la nouvelle stratégie géopolitique américaine a cela de bon qu’elle secoue l’Europe. (...)

Georges Martin
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Politique

Sahara occidental: la realpolitik contre l’autodétermination

Entre principes juridiques et rapports de force, le Sahara occidental reste un révélateur des tensions qui traversent la scène internationale. Ajustements diplomatiques européens, repositionnements américains, choix français et posture algérienne illustrent les contradictions d’un dossier où se croisent décolonisation inachevée, enjeux de souveraineté et intérêts stratégiques. Au-delà du conflit territorial, (...)

Nordine Saadallah
Politique

Racisme: reconnaître le privilège blanc est un acte politique

La vidéo des Obama grimés en singes a choqué. Pourtant, le racisme n’est pas constitué uniquement de propos haineux ou de déviances morales condamnables. Le diable se cache aussi dans les détails et les rapports de pouvoir. L’Union européenne vient d’adopter une nouvelle stratégie antiraciste qui reconnaît l’existence d’un racisme (...)

Corinne Bloch