Le sombre tableau de l’Europe

Publié le 8 novembre 2024

Donald Trump et Ursula von der Leyen à Davos, en janvier 2020. © The White House from Washington, DC – source officielle

Les dirigeants européens félicitent Trump avec des mines longues comme ça. Sans avoir vu venir une si haute vague ni les fonds dont elle monte. Comme si l’avenir d’ici dépendait de cet évènement. Des conséquences, il y en aura, probablement fâcheuses, pas aussi prévisibles que ne le disent ces jours les «experts» si souvent fourvoyés. Ces messieurs-dames feraient mieux de voir leur propre assiette. Elle a un goût amer.

Après la France dans la panade financière et politique, voilà que l’Allemagne dérape. Son industrie, avec ou sans Trump, est blessée au cœur. L’automobile. L’empire Volkswagen ferme des usines, licencie des dizaines de milliers de travailleurs. Et les autres, les glorieuses Mercedes, Audi et BMW battent aussi de l’aile. A cause des méchants Chinois? Certes la concurrence est rude, mais surtout faute d’innovations à temps. Faute d’avoir su coller aux nouveaux rêves. Assises sur leur prestige, ces marques ont cru à l’éternité. A l’image d’une société auto-satisfaite, aujourd’hui en désarroi. Comme en Suisse? En tout cas, elle a du souci à se faire, si étroitement liée à l’industrie d’outre-Rhin.

La crise survient au moment où le gouvernement de la République fédérale est plus faible, plus désemparé que jamais. La coalition SPD-Verts-FDP se déchire. Le ministre de l’Economie vert Habeck prône le soutien aux entreprises et à la transition écologique à coup de milliards, quitte à creuser la dette,. Celui des Finances, le libéral Lindner, s’y oppose vivement…. et vient de se faire mettre à la porte! Le chancelier socialiste Scholz n’en donne pas pour autant un cap clair. Il donne souvent l’impression de ne pas savoir trop quoi dire. Sinon sa volonté de s’accrocher au pouvoir. Tandis que la jeune ministre des Affaires étrangères, Baerbock, batifole à travers le monde avec des discours enfantins et belliqueux, anti-russe et anti-chinois. Les trois partis de la «Ampelregierung» voient les intentions de vote s’effondrer. L’opposition, la droite classique de la CDU/CSU, se frotte les mains et attend les prochaines élections.

Au malaise s’ajoute la montée d’un vaste pan de l’opinion, emmené par l’AfD, dite d’extrême droite, et le BSW de Sarah Wagenknecht. Avec des nuances entre ces formations, mais en gros pour plus de justice sociale, moins de réglementations, moins de bureaucratie, moins d’immigration, et pour cesser d’envoyer des milliards à l’Ukraine, trouver enfin une solution diplomatique. Enfin et surtout, pour retrouver la souveraineté, se débarrasser de la tutelle politique des Etats-Unis. Populisme, dit-on. Et si l’on écoutait ce camp plutôt que de diffamer sans relâche ses partisans? La leçon Trump sera-t-elle entendue en Europe?

Certes les pays du sud méditerranéen et de l’est vont mieux que les vieux piliers de l’union, gardent plus d’élan, mais c’est tout le continent qui doit revoir sa position et son ambition dans le monde. En définir les nouveaux termes tout en restant fidèles à ses idéaux, les Lumières, pas toutes éteintes, les libertés individuelles, la notion de droit international… Mais avec un peu de cohérence, en mots crédibles! Lorsqu’on s’indigne fort du débordement de la Russie sur son si proche voisin et que l’on se tait lorsque lorsque l’Etat d’Israël s’étend dans le feu incessant des bombes sur des territoires qui ne lui appartiennent pas, nos beaux discours passent mal.

Le manichéisme furibond est une arme contre l’intelligence. Trump comme les autres en feront l’expérience. La politique est un combat, mais si la colère paie un moment, une fois au pouvoir, s’impose la nécessité de la compétence. L’entourage du tribun à la casquette rouge, pas tous des allumés, pas tous des sots, pas tous des misogynes, pas tous des racistes, aura son poids. Quoi qu’on dise de son autoritarisme. Faire bondir les droits de douane, c’est prometteur, mais diablement risqué à la longue avec les ripostes d’en face. Les affaires – l’oiseau gueulard le sait! –, ont besoin d’échanges. Le dollar est concurrencé, une foison de barrières ne le renforcera pas. Celles-ci ne revitaliseront pas d’un coup les industries en crise, dans l’automobile et l’aviation (Boeing à genoux…). Les trompe-l’œil ne tarderont pas à décevoir. Surtout les foules qui ont voté ainsi en raison de la hausse des prix au supermarché. Ce ne sont pas les coups de gueule qui les feront baisser. Quant à la juste colère des femmes atteintes dans leurs droits, elle ne fera que s’amplifier.

Cela dit, pour parler de la Suisse, la guerre commerciale contre la Chine va causer bien des soucis à Parmelin et consorts, avec notre accord de libre-échange que la nouvelle Maison blanche va attaquer tôt ou tard. En matière d’ingérences – puisque c’est le mot à la mode, elle s’y connaît. Quant à la défense, certains s’en inquiètent, on ne voit pas pourquoi Trump freinerait le flirt atlantiste en cours. Il rapporte tant d’argent au lobby américain des armes.

On n’a pas fini de regarder vers Washington, bon gré mal gré. Mais si possible sans les yeux d’une Chimène asservie.

En attendant, moquons-nous de Madame von der Leyen qui demande aux familles d’emmagasiner des boîtes de conserves en vue de la guerre russe portée dans toute l’Europe. Alors que les troupes de Poutine, avec ou sans Nord-Coréens, pataugent depuis des mois pour conquérir deux-trois villages à sa frontière.

Conclusion en forme de recette: quoi qu’il arrive, tentons de rire encore. Et pleurons aussi les vraies tragédies du moment.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
PolitiqueAccès libre

Un coup de plus sur l’île de la détresse

Donald Trump, sans doute pressé de détourner les regards du Moyen-Orient, veut renforcer la mainmise sur Cuba en jouant, comme à son habitude, sur deux tableaux: la menace et la négociation. Mais il n’a pas attendu pour renforcer, début mai, les sanctions punitives. Elles frapperont un peu plus le quotidien (...)

Jacques Pilet
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
Politique

Quand l’Etat-pirate américain mobilise son arsenal

Le second épisode de cette série sur les méthodes flibustières américaines détaille comment les Etats-Unis ont progressivement fait de la guerre —militaire, économique, informationnelle — un instrument central de leur domination mondiale. Car, derrière le discours du «soft power» et de la défense des valeurs occidentales, se déploie une logique (...)

Guy Mettan
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
Politique

Libye, le pays qui ne veut pas naître

Le pays le plus riche du Maghreb est aussi celui qui refuse, depuis quinze ans, d’exister en tant qu’Etat. Dans une impasse constitutionnelle délibérément entretenue, deux gouvernements rivaux se disputent un territoire fragmenté en féodalités armées. Pendant que les chefs de guerre se partagent les revenus pétroliers, des citoyens n’ont (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Vivre sous les décombres du possible en Iran

Ils parlent depuis l’intérieur d’un pays que l’on ne voit plus qu’en flammes. Ces Iraniens ont accepté de témoigner via des canaux sécurisés, au péril de leur vie. Ils ne plaident ni pour le régime des mollahs, ni pour ceux qui le bombardent. Ils racontent un Iran sous les bombes (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Moyen-Orient: la guerre des nuages et le spectre des armes climatiques

Après plusieurs années de sécheresse, le retour inattendu des pluies et de la neige dans plusieurs régions iraniennes alimente d’étranges interrogations. Dans un contexte de guerre avec Israël et les Etats-Unis, certains responsables et médias iraniens évoquent l’hypothèse d’une «guerre climatique» et accusent des puissances étrangères d’avoir manipulé les conditions (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Enquête au cœur de la fabrique du sionisme aux Etats-Unis

Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Juifs américains embarquent pour Israël, tous frais payés. Dix jours, un itinéraire minutieusement orchestré, des soldats de Tsahal en guise de compagnons de voyage. Et, au retour, une identité clé en main. Birthright Israel, fondé en 1999 sur fond de panique démographique (...)

Tatiana Crelier
Société

Pourquoi l’école est à la peine en Europe

La baisse des performances scolaires en Europe et aux Etats-Unis, révélée par les enquêtes PISA, interroge les systèmes éducatifs. Entre réformes incessantes, mutation des approches pédagogiques et inclusion mal maîtrisée, les causes de ce déclin sont multiples. Pourtant, certains pays comme l’Estonie ou la Suisse semblent mieux résister. De quoi (...)

Guy Mettan
Politique

Trump, l’Iran et la faillite morale d’une superpuissance

Bluffer, mentir, menacer, se renier. Dans le registre de la parole sans foi ni loi, Donald Trump s’est imposé comme un cas d’école. La Fontaine l’avait écrit: à force de crier au loup, le berger finit seul. Trump, lui, crie aux mollahs depuis la Maison-Blanche. Et le monde ne sait (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Sciences & Technologies

L’hégémonie américaine décrite par un géant de la tech 

Les errances du pouvoir de Trump nous égarent. L’appareil de son Etat et les puissants acteurs américains de la high-tech ont bel et bien un programme cohérent. Pour la suprématie de l’Occident, rien de moins… C’est le patron de Palantir, Alex Karp, qui vient de le dire en toute clarté.

Jacques Pilet
Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique

L’Europe de l’Est restera turbulente

Soulagement, cris de victoire à Bruxelles et dans plusieurs capitales. Viktor Orban écrabouillé par les électeurs hongrois, l’UE célèbre le coup porté au «national-populisme». Courte vue. Le nouveau premier ministre est un conservateur nationaliste endurci et, dans le voisinage est-européen, d’autres pouvoirs feront encore grincer la machine.

Jacques Pilet