Quand l’industrie du tabac impose ses conditions à l’Etat kenyan

Publié le 23 février 2024

Sachets de nicotine Velo, commercialisés par British American Tobacco. © DR

Le «Guardian» se fait l’écho d’une enquête menée conjointement avec le média d’investigation spécialisé en santé publique The Examination, et Africa Uncensored. Au cœur des révélations, une correspondance entre le géant du tabac British American Tobacco et le ministère de la Santé du Kenya. Le cigarettier a fait pression sur les autorités pour réduire les avertissements sanitaires sur ses produits, en échange d’investissements économiques. La santé publique et la souveraineté du Kenya en pâtissent.

En fait de paquets de cigarettes classiques, ce sont surtout les «Velo», produits et commercialisés par British American Tobacco (BAT), l’entreprise britannique propriétaire de Lucky Strike, Dunhill ou encore Pall Mall et Parisienne, qui rencontrent un grand succès au Kenya. Ce sont des «sachets blancs remplis de nicotine, d’arômes et de fibres végétales qui sont placés entre la lèvre et la gencive pour libérer une dose de nicotine. Ils s’inspirent du Snus, le produit de tabac humide suédois, mais sont sans tabac», explique le Guardian. Ces sachets sont vendus par paquets de 20 pour 350 shillings, soit un peu moins de deux francs, et sont ainsi accessibles à la classe moyenne kenyane. Autre avantage commercial, ils se déclinent en plusieurs saveurs attractives, «brise tropicale», «ambiance urbaine»…

Ces sachets sont-ils nocifs pour la santé? La science est encore hésitante à ce sujet. On suppose cependant qu’absorber une dose de nicotine équivalente à celle contenue dans une cigarette n’est pas sans effet sur l’organisme. Hypertension artérielle, risques d’accidents cardiovasculaires, actions néfastes sur le cerveau en développement des adolescents et des fœtus in utero… et fort pouvoir addictif. Comme il ne s’agit pas de tabac et qu’il n’y a pas de combustion, les conséquences sanitaires seraient moindres, mais tout de même bien présentes. Ce qui a poussé le gouvernement kenyan à imposer au fabricant l’apposition d’un avertissement sur les Velo, au même titre que sur tous les produits dérivés du tabac ou contenant de la nicotine.

Au Kenya, comme dans l’Union européenne, la loi impose que l’avertissement sanitaire couvre 30% de la surface d’emballage des produits.

Or, en septembre 2021, révèle l’enquête, BAT a engagé un chantage économique avec le ministère de la Santé kenyan et les avertissements sur les sachets Velo, auparavant commercialisés sous le nom de Lyft, ne couvrent que 15% de l’emballage. Le directeur général de BAT arguait que la «reprise des opérations de l’usine» dépendait de l’approbation de ce petit avertissement. «Votre considération positive de cette demande nous permettra de rendre notre usine opérationnelle», indique la correspondance consultée par les journalistes.

Cette usine, située à Nairobi, la capitale, représente un investissement de 15 millions de dollars, et est prévue pour arroser l’Afrique de l’Est et du Sud en produits nicotiniques.

Deux ans auparavant, BAT était déjà parvenu à contourner la législation en vigueur. Ses produits Velo n’avaient l’autorisation d’être vendus qu’en pharmacie, or le cigarettier les commercialisait aussi sur internet et dans d’autres boutiques, et en faisait faire la publicité par des influenceurs. Il organisait aussi des distributions gratuites dans les universités et touchait ainsi un public jeune, voire très jeune.

Rappelé à l’ordre par les autorités kenyanes, BAT se serait alors lancé dans une campagne de lobbying très agressive, avec à la clé, déjà, l’ouverture – ou non – de l’usine de Nairobi.

In fine, BAT a disposé jusqu’en juillet dernier d’une licence qui l’autorisait à ne pas indiquer sur ses sachets de nicotine la présence de substances toxiques potentiellement cancérigènes. L’entreprise a renouvelé sa demande auprès du gouvernement pour obtenir une dispense à durée illimitée. Ce dernier n’a pas encore répondu à cette requête. A ce jour, malgré quelques ruptures de stock, les sachets Velo sont toujours en vente dans les mêmes conditions au Kenya.

Peu de données sont actuellement disponibles sur les consommateurs de ces produits, qui pèseraient 3 milliards de chiffre d’affaires au total pour BAT. Mais des études préliminaires révèlent que c’est la Génération Z, les moins de 25 ans, qui y serait la plus sensible. Des enseignants affirment que les sachets Velo ont fait irruption dans les écoles et les cours de récréation. Considéré par BAT comme un «marché test» pour son implantation dans les pays émergents, le Kenya est aujourd’hui menacé par un grave problème de santé publique. De nombreux acteurs de la société civile plaident pour une interdiction de la vente aux mineurs, un point qu’il faudra encore âprement négocier avec le géant du tabac.


Lire l’article original

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

EconomieAccès libre

Pharma: quand les géants rachètent leurs rivaux pour mieux les enterrer

De Biontech à Sanofi, en passant par Pfizer et Novo Nordisk, les «rachats prédateurs» se multiplient dans l’industrie pharmaceutique. Derrière les discours sur les synergies et l’innovation, certaines acquisitions viseraient surtout à neutraliser des concurrents prometteurs, à préserver des positions dominantes et à maintenir des prix élevés — au détriment (...)

Martina Frei
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Economie, Politique

La valse opaque des milliards européens

L’Union européenne a construit un système de solidarité entre les régions et les Etats qui a fait ses preuves. Mais son opération de soutien lors de la crise Covid a débouché sur un cafouillage total. C’est la Cour des comptes européenne qui le dit. Et gare aux cadeaux pour l’Ukraine.

Jacques Pilet
Histoire, Santé

L’hantavirus, vieux compagnon des armées

Le cluster découvert sur le navire de croisière MV Hondius a mis en lumière, à la faveur d’un traitement médiatique rappelant un peu les débuts du Covid, l’existence de l’hantavirus des Andes. En fait, les hantavirus accompagnent les armées du monde entier depuis un siècle. Une étude académique, publiée en (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

«Le crépuscule de l’illusion russe en Afrique est arrivé»

Après avoir dénoncé les dérives des mercenaires russes au Sahel, le journaliste nigérian Oumarou Sanou revient sur l’échec stratégique de Moscou au Mali. A la lumière des récentes attaques djihadistes, il décrypte les illusions entretenues autour de la présence russe en Afrique. Et appelle à un panafricanisme affranchi des puissances (...)

Catherine Morand
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

A Amsterdam, la publicité pour la viande disparaît peu à peu de l’espace public au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette décision, déjà suivie par plusieurs villes néerlandaises, relance un débat sensible: jusqu’où peut-on encadrer la consommation pour des raisons écologiques? En Suisse, où la promotion de (...)

Bon pour la tête
SantéAccès libre

Dérives et défaillances d’un système de santé sous influence

Médicaments au rapport bénéfice/risque défavorable, recommandations émises sans preuves solides, dommages infligés aux patients, gaspillage de ressources: comment expliquer les défaillances persistantes des institutions chargées d’encadrer les politiques de santé? Enquête sur un système fragilisé jusque dans ses fondements, et sur les outils pour en dévoiler les mécanismes cachés.

Catherine Riva
Serena Tinari
Sciences & Technologies

Nucléaire: le choix contraint

La guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques récentes ont remis la question énergétique au cœur des priorités européennes. Longtemps contesté, le nucléaire revient en force comme solution de souveraineté et de décarbonation. Mais entre relance, contraintes économiques et risques persistants, l’atome divise toujours. Tour d’horizon d’un débat redevenu central. (...)

Jonathan Steimer
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
Histoire, SociétéAccès libre

Homosexualité en Afrique de l’Ouest: comment la colonisation a effacé des siècles de tolérance

L’idée selon laquelle l’homosexualité serait «non-africaine» est aujourd’hui martelée par de nombreux dirigeants du continent africain. Pourtant, les sources historiques, linguistiques et anthropologiques racontent une tout autre histoire. Des Yoruba du Nigeria aux Nankani du Ghana, en passant par le royaume du Dahomey, l’Afrique de l’Ouest précoloniale connaissait, tolérait et (...)

Bon pour la tête
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche
Sciences & Technologies

Le marché de l’IA stagne face à son angle mort: la gouvernance de l’usage

Si l’intelligence artificielle gagne en puissance, la valeur qu’elle génère ne suit pas toujours la même trajectoire. Non pas parce que la technologie plafonne, mais parce que nos usages, nos cadres mentaux et notre gouvernance tardent à évoluer. Entre complémentarité humain-machine, littératie numérique et enjeux économiques, une question s’impose: et (...)

Igor Balanovski