Les dégâts que fait la guerre dans nos têtes

Publié le 16 juin 2023

Première rencontre entre Russes et Ukrainiens en mars 2022 en Biélorussie, avant la poursuite des discussions d’Istanbul en vue d’un accord de paix. © DR

Depuis le début du conflit en Ukraine, de mois en mois, la spirale belliqueuse ne cesse de monter. Avec son train d’horreurs, de sang versé et de destructions. Et nous, au loin, comment réagissons-nous? Comme devant un match de foot! Le nez sur les analyses d’experts qui comptent les points comme des commentateurs sportifs. Les tenants d’un camp et de l’autre s’échauffent, n’aspirent qu’à la victoire des leurs. Mais quasiment aucune clameur ne s’élève pour réclamer d’arrêter tout de suite le jeu de massacre. Du moins en Europe, aux Etats-Unis et en Russie. Car dans le reste du monde, les appels à la paix fusent, toutes sortes de propositions de médiations s’adressent aux belligérants. En Asie, en Afrique, en Amérique latine. Et pourquoi rien en Suisse, pas un mot dans ce sens?

Ne parlons pas de neutralité. Cette notion mythique à géométrie variable. La Turquie, la Chine, le Brésil ou l’Afrique du sud sont loin d’être neutres, cela ne les empêche pas de s’agiter en faveur de la paix. Avec son passé, son expérience de la diversité, sa diplomatie active, la Suisse aurait tout pour faire entendre sa voix, celle de la raison. Ne serait-ce que pour rester fidèle à elle-même. Et non. Elle s’aligne sur «l’Occident», chipote sur quelques détails, mais ne prend aucun recul. Au contraire. L’autre jour, à la Fondation Jean Monnet, la représentante du gouvernement, Mme Pälvi Pulli, cheffe de la politique de la sécurité, bras droit de la conseillère fédérale Viola Amherd, a tenu un clair propos. Après avoir abondamment condamné la Russie «impérialiste et colonialiste», elle a annoncé plusieurs initiatives à venir pour renforcer plus encore qu’aujourd’hui les liens et les collaborations avec l’OTAN. Avec le raisonnement suivant: la Suisse devrait assurer seule sa sécurité, mais nous ne sommes pas naïfs, en cas de conflit, elle ne pourrait le faire qu’avec les autres. Dès lors, dans cette hypothèse, pour être prêts, il s’agit de s’entraîner d’ores et déjà comme si nous étions en guerre. Négociations? Perspective de paix? Elle balaie vite le sujet et se contente de citer la position de Kiev: on ne négociera qu’après notre victoire.

Que la Suisse doive apporter une aide humanitaire généreuse à l’Ukraine, c’est l’évidence. De là à prendre à la lettre le discours – forcément et légitimement partial – du président Zelensky devant les Chambres fédérales, il y a un pas. Les souffrances des populations du Donbass de 2014 à aujourd’hui doivent aussi être prises en compte.

Mais voyons au-delà de nos dirigeants, les uns embarrassés, les autres ancrés dans leur vision simple. Au-delà aussi de la tempête furieuse des tweets où les deux camps se pourfendent. Regardons-nous. Les esprits les plus fins, les observateurs les mieux informés s’appuient sur des convictions légitimes et fondées mais pour la plupart finissent par s’enfermer dans leur mantra.

Dans le camp largement majoritaire, on insiste avec raison sur la violation de la frontière ukrainienne. Sans se souvenir que celle de la Serbie a été «corrigée» au terme d’une guerre menée contre elle avec la création du Kosovo. Sans mentionner le débordement prolongé et violent d’Israël sur la Cisjordanie. Cela dit en passant et sans justifier le comportement de la Russie. A force de marteler leur appui à l’Ukraine, les Occidentaux, et nous avec donc, ont sous-estimé la capacité offensive et défensive russe. Comme le Kremlin, au début, a sous-estimé celle des Ukrainiens. Et aujourd’hui encore, les tenants des deux camps tendent à prendre leurs souhaits pour des réalités. Face à l’avenir, nous sommes myopes. Quelle que soit l’issue du conflit, l’Ukraine et la Russie, si proches de nous, se trouveront profondément blessées à maints égards après tant de fureurs et de sang versé. Il n’est pas trop tôt pour tenter de préparer leurs lendemains. Par la diplomatie, le dialogue, autant que par l’économie. Il en est bien peu question.

Chacun pique dans les informations contradictoires ce qui lui convient et en reste là. Pas étonnant dès lors que de part et d’autre on ressasse que la guerre sera longue, des mois, des années peut-être. Il se dit tous les jours qu’elle pourra virer au conflit mondial, non plus latent mais armé et même nucléaire. Vous n’êtes pas stupéfaits devant le calme avec lequel sont émises ses prévisions terrifiantes? Le système est en place, sur le terrain, dans les chancelleries, dans les discours, dans les têtes. Quiconque ose dire que rien n’est inéluctable, qu’il faut un cessez-le-feu immédiat au vu de la stagnation des fronts, qu’il faut au plus vite des négociations, qui ose simplement plaider pour la paix, est aussitôt dénoncé comme un un défaitiste, sinon un traître, ou un illuminé. Encore une fois, chez nous, pas dans le reste du monde.

Cet engrenage intellectuel jusque dans les têtes bien faites de notre paisible Helvétie est affligeante. Mais le comportement des Européens l’est plus encore. Premiers concernés, ils n’ont pas su ou vraiment voulu forcer les chemins de la paix entre 2014 et 2022 lors de la guerre du Donbass. Ils n’ont apporté aucun contre-poids à l’influence des Etats-Unis en Ukraine qui la préparaient à la guerre. Au lendemain de l’offensive russe, ce ne sont pas eux mais la Turquie qui a tenté d’éteindre aussitôt l’incendie. Avec succès dans un premier temps. Un accord était à bout touchant à Istanbul entre les belligérants manifestement effrayés par l’ampleur de la tragédie en vue. Jusqu’à ce que les Britanniques, les Américains et les ultra-nationalistes de Kiev autour de Zelensky sifflent la fin de l’exercice.

Ce qui était possible en mars 2022 ne l’est plus aujourd’hui, après tant de morts et après l’annexion d’une partie de l’Ukraine. Pourtant l’épuisement progressif des ressources humaines et matérielles imposera tôt ou tard une négociation. Pourquoi attendre? La convergence des pressions, des efforts internationaux en ce sens pourrait peser lourd tant sur Moscou que sur Kiev. A Washington même l’acharnement des «néo-cons» commence à lasser…

L’Europe sort affaiblie de l’épreuve. Economiquement, politiquement – devenue vassale des USA – et plus encore. Mentalement. Ses élites ne pensent pas par elles-mêmes. Son idéal de paix, le fondement de son union, s’effiloche au point de disparaître au regard du monde. C’est un désastre géopolitique. Mais aussi, chez nous, au plan civique. En Suisse comme chez nos voisins, le débat, le vrai, n’est plus possible. Même avec bonne volonté, il tourne au dialogue de sourds, les uns et les autres accrochés à tel ou tel argumentaire. Edgar Morin, le théoricien et promoteur de la «pensée complexe» n’a pas mérité une telle dérive pour ses 101 ans. Quel que soit le thème abordé – pas seulement la guerre –, si nous refusons la piqûre du doute sur notre opinion initiale, nous nous abrutissons. Il n’y a pas de pensée libre sans le va-et-vient du doute et de la certitude.

Lors de guerres précédentes – celle d’il y a vingt ans entre les USA et l’Irak par exemple – on a vu des foules manifester, exiger l’arrêt des bombardements et la paix. Cette fois, pas une seule! Bien souvent les partis traditionnellement les plus pacifistes sont ceux, comme Allemagne, qui se montrent les plus belliqueux. Alors que les formations nationalistes et dites populistes sont les plus critiques face à l’engrenage guerrier. Quel renversement du paysage! On n’a pas fini d’en mesurer les effets et les surprises. Dans notre réalité politique… et dans nos têtes.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Politique, Histoire

Signaux clairs et sombres de l’Ukraine à l’Europe

La guerre finie, tôt ou tard, l’Ukraine s’arrimera plus encore à l’Europe. Ce qu’elle souhaite ardemment. Mais sous quel visage? Moderne et démocratique ou dans l’emprise des ultra-nationalistes néo-nazis honorés à Kiev?

Jacques Pilet
Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Plus d’heures de travail, moins de salaire

Alors qu’en Suisse les hôpitaux, les EMS et de nombreux secteurs peinent à recruter, le Parlement fédéral multiplie les attaques contre le droit du travail. Conditions de travail dans les soins, salaires minimaux, travail dominical ou temps partiel: sous la pression des milieux patronaux et des assureurs, plusieurs protections des (...)

Bon pour la tête
Politique

La Syrie sous emprise russe, ou comment Moscou tient encore Damas

Bachar el-Assad a fui chez Poutine, mais la Russie, elle, est restée en Syrie. Cinquante ans de présence soviétique puis russe ont imprégné l’armée syrienne, ses élites, ses dettes et ses infrastructures d’une dépendance si profonde qu’aucun changement de régime ne saurait l’effacer d’un trait. Le président Ahmad al-Charaa le (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Rendre inhabitable: les nouvelles logiques de la guerre au Moyen-Orient

L’incendie déclenché par un drone près de la centrale nucléaire de Barakah, aux Émirats arabes unis, ainsi que les tensions autour des sites de Bouchehr, en Iran, et de Dimona, en Israël, ont brutalement ravivé le spectre d’un écocide régional et d’une catastrophe systémique. Au Moyen-Orient, les infrastructures vitales (énergie, (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Economie, PolitiqueAccès libre

La valse opaque des milliards européens

L’Union européenne a construit un système de solidarité entre les régions et les Etats qui a fait ses preuves. Mais son opération de soutien lors de la crise Covid a débouché sur un cafouillage total. C’est la Cour des comptes européenne qui le dit. Et gare aux cadeaux pour l’Ukraine.

Jacques Pilet
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
Politique

Vivre sous les décombres du possible en Iran

Ils parlent depuis l’intérieur d’un pays que l’on ne voit plus qu’en flammes. Ces Iraniens ont accepté de témoigner via des canaux sécurisés, au péril de leur vie. Ils ne plaident ni pour le régime des mollahs, ni pour ceux qui le bombardent. Ils racontent un Iran sous les bombes (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Moyen-Orient: la guerre des nuages et le spectre des armes climatiques

Après plusieurs années de sécheresse, le retour inattendu des pluies et de la neige dans plusieurs régions iraniennes alimente d’étranges interrogations. Dans un contexte de guerre avec Israël et les Etats-Unis, certains responsables et médias iraniens évoquent l’hypothèse d’une «guerre climatique» et accusent des puissances étrangères d’avoir manipulé les conditions (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

«Le crépuscule de l’illusion russe en Afrique est arrivé»

Après avoir dénoncé les dérives des mercenaires russes au Sahel, le journaliste nigérian Oumarou Sanou revient sur l’échec stratégique de Moscou au Mali. A la lumière des récentes attaques djihadistes, il décrypte les illusions entretenues autour de la présence russe en Afrique. Et appelle à un panafricanisme affranchi des puissances (...)

Catherine Morand
Politique

Sortir du nucléaire: un choix de raison pour l’avenir de la Suisse

Face aux risques majeurs, aux coûts croissants et aux évolutions technologiques, le nucléaire apparaît comme une impasse pour la Suisse. A l’inverse, les énergies renouvelables et la production décentralisée offrent une voie sûre, durable et économiquement viable. Il est temps de repenser notre modèle énergétique en misant sur l’autonomie locale (...)

Bon pour la tête