Demain que sera l’Ukraine?

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 13 janvier 2023 · 5 min de lecture

Demain que sera l’Ukraine?
Affichage à la gloire de Stepan Bandera dans la banlieue populaire de Lviv (ouest). - © Jacques Pilet

La guerre finira tôt ou tard. Sur une victoire de l’Ukraine? Elle a des raisons de l’espérer au vu de la situation actuelle. Totale, y compris la récupération de la Crimée? Peu probable. Au prix de quelques renoncements? C’est vraisemblable. A voir. Mais l’Europe doit déjà s’interroger sur ce que sera ce grand pays quand les armes se tairont.

Sommaire

Les Européens de l’ouest déverseront des centaines de milliards pour la reconstruction. Les Américains aussi, mais probablement moins empressés qu’ils le sont aujourd’hui à financer des armements made in USA. Cependant il ne suffira pas de réparer les maisons et les infrastructures. Il s’agira d’aider l’Etat à assainir une économie encore aux mains des oligarques, discrets pour l’heure mais restés fort puissants. Au Parlement, dans les médias, aux postes clés de l’économie. Ils sont actuellement muselés par la concentration du pouvoir dictée par la guerre mais ils attendent leur heure. Il conviendra aussi d’amener ce pays à combattre enfin les inégalités sociales monstrueuses. Faute de quoi les réfugiés qui ont fui la guerre et aussi parfois la pauvreté ne rentreront pas chez eux, d’autres continueront d’affluer. 

Voir la réalité en face, c’est prendre en compte aussi les blessures multiples, anciennes et profondes qui marquent ce peuple. Le rejet de la culture russe par le pouvoir de Kiev, commencé il y a une dizaine d’années, est toujours plus fort. A Odessa, on corrige l’histoire au bulldozer en cassant la statue de l’impératrice Catherine II, fondatrice de la ville. Partout on purge les bibliothèques. Une jeune femme résume ainsi le déchirement: «Je fais des efforts pour mieux parler l’ukrainien et désapprendre le russe.» Il est illusoire de croire qu’une telle politique ne suscitera pas, demain, des tensions extrêmes, des soubresauts inattendus et des drames.

Il est d’autres blessures, historiques, dont les cicatrices pourraient faire mal à nouveau. Même si on préfère les ignorer aujourd’hui. Pendant l’occupation allemande, entre 1941 et 1945, plus d’un million de Juifs ont été massacrés en Ukraine. Par les nazis, avec l’aide et souvent à l’initiative de la mouvance ultra-nationaliste inspirée par le fameux Stepan Bandera, «héros national» honoré aujourd’hui encore. Ce que l’on rappelle moins encore: ces mêmes bandes, farouchement antisémites, puis antisoviétiques, s’en prirent aussi à large échelle aux Polonais, encore nombreux dans l’ouest du pays. Ils furent pourchassés, humiliés et liquidés jusque dans les villages de Volhynie. Ceux-ci avaient aussi, il est vrai, massacré un certain nombre de paysans ukrainiens. Quoi qu’il en soit, ces horreurs récentes restent dans les mémoires. Même si leur évocation est taboue aujourd’hui. 

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

GéopolitiqueArticle

Pourquoi la guerre en Ukraine va durer

Après avoir provoqué le scandale dans une Europe convertie au bellicisme et suscité l’espoir dans le reste du monde, l’offre de négociations de paix faite par Donald Trump à la Russie est en train de s’enliser. Pour une raison simple: trop d’acteurs, à commencer par les Ukrainiens, les Européens et les va-t’en-guerre américains, ont intérêt à ce que la guerre continue. Même si un accord entre Trump et Poutine et un cessez-le-feu temporaire advenaient, ils ne mettraient pas fin aux hostilités. Pas pour le moment en tout cas.

Guy Mettan

Ukraine: les erreurs qui aveuglent les Européens

GéopolitiqueArticle

Ukraine: les erreurs qui aveuglent les Européens

Nous poursuivons ici l’examen des erreurs de jugement des Européens à propos de la guerre en Ukraine commencé dans notre édition du 28 février. Un fourvoiement et des stéréotypes antirusses qui les empêchent de s’engager en faveur d’une paix négociée sous prétexte de ne pas «céder à Poutine». Tant qu’ils n’accepteront pas de regarder la réalité en face, les Européens resteront condamnés à regarder passer le ballon…

Guy Mettan

La guerre d’Ukraine vue du front. Témoignages vécus

GéopolitiqueArticle

La guerre d’Ukraine vue du front. Témoignages vécus

Un lieutenant ukrainien fait prisonnier et devenu blogueur, un soldat d’Azov blessé et déçu, deux paysans russes ayant survécu sept mois sous occupation ukrainienne: ces témoignages recueillis dans la région de Koursk racontent une guerre vécue au plus près du front. Des récits de combat, de captivité, de survie et de désillusion, qui donnent à voir une réalité bien différente des discours officiels des deux camps.

Guy Mettan

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

GéopolitiqueArticle

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l'Université d'Ottawa, Ivan Katchanovski est l'auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d'un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d'être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis et de figurer sur la liste noire du site Myrotvorets. Il accorde ici sa première interview à un média de Suisse romande.

Martin Bernard