De Bâle à Delémont avec le Père Dominique

Publié le 26 août 2022

Lever de soleil sur la plaine de Delémont. – © Guy Mettan

Nous reprenons ici le récit du tour de la Suisse à pied commencé l’été dernier. Aujourd’hui: Bâle - Aesch - Tschöpperli - Blattepass - Blauepass - Mätzlerlechrüz – Laufen – Laufon - Röschenz - Huggerwald - La Réselle - Soyhières - Vorbourg - Delémont – Develier.

En quittant le Goetheanum, il se met à pleuvoir à tout rompre et je prends le train pour rejoindre mon hôtel bâlois, situé sur la rive droite du Rhin. J’y arrive trempé. Pendant deux heures, opération lessive: sac à dos, chaussures et habits maculés de boue, tout y passe tandis que le reste des affaires est mis à sécher un peu partout dans la chambre.

Mon portable s’agite: mon ami Andreas a vu mon post d’hier et m’invite à dîner ce soir. Nous nous retrouvons sur le parvis de la cathédrale. Il me propose une visite guidée du centre-ville après le repas. Sa femme et sa fille sont au Cameroun et il a tout son temps. Pendant deux heures, jusqu’à minuit, nous déambulons dans la vieille ville, le long des rives et sur les ponts du Rhin. Il me détaille les maisons patriciennes, la généalogie des grandes familles bâloises, les décorations des salons de Moritz Suter, l’ancien patron de Crossair, que l’on peut admirer depuis la rue, l’avancement des travaux des campus Roche et Novartis qu’on aperçoit au loin, le puits de lumière ouvert sur les étoiles dessiné par le célèbre bureau Herzog & de Meuron pour marquer l’entrée de la Foire. Il est assez fier de me montrer les richesses de sa ville.

Il préside la chambre de commerce Suisse-Afrique dont je suis «conseiller spécial» me rappelle-t-il. J’ai grand plaisir à échanger des nouvelles d’Afrique et à découvrir les petits et grands secrets de Bâle, que je n’avais pas revue depuis 25 ans au moins.

Le lendemain est un dimanche et je m’offre une grasse matinée en me levant à 8 heures J’ai prévu une petite étape tranquille d’une quinzaine de kilomètres jusqu’à Laufon. Quatre heures tranquilles. Je n’aime pas arriver à destination trop tôt dans la journée car je m’ennuie si je n’ai pas mes sept à huit heures de marche quotidienne. On se sent tout bizarre quand on n’a pas eu sa dose habituelle de pas. Qu’est-ce qui me motive à faire de tels efforts? me demande une lectrice sur Facebook. Je n’en sais trop rien, si ce n’est que c’est rester sur place qui me pèse. Rien ne remplace l’émotion qui vous gagne quand vous arrivez sur une hauteur et que vous toisez le monde qui s’étend à vos pieds. Le sentiment d’être maître de son destin et libre de ses mouvements sans que rien ni personne ne vous oblige est à nul autre pareil. Seule la fraîcheur du vent et le poids du sac à dos sur vos épaules vous rappellent les contraintes du réel. Toute le reste est sans importance.

La marche vous apprend qu’on s’allège en montant et qu’on s’alourdit en descendant, au fur et à mesure qu’on se rapproche des plaines, des villes et des soucis. Et que la sympathie des gens suit la même logique. Plus on s’éloigne des villes et plus les saluts et les rencontres sont fréquents, et plus on s’en rapproche et plus les hommes sont parcimonieux de leur temps et de leur parole.

D’Aesch, le chemin monte en douceur dans le vignoble de Bâle-Campagne jusqu’au plaisant Tschöpperli dont un panneau indique qu’il est habité depuis 50’000 ans! On a en effet trouvé des traces de Néandertaliens dans les cavernes des environs et des tessons d’amphores romaines qui devaient servir à transporter le vin jusqu’aux légions du camp retranché d’Augst, en Argovie proche. 

De là, un chemin emprunte la voie des crêtes et mène à l’arête sommitale qui permet d’embrasser toute la plaine d’Alsace et le couvent de bénédictines de Mariastein en contrebas. En fin de compte, je finirai par parcourir les vingt kilomètres quotidiens que je m’étais promis de m’épargner ce matin.

Les hôtels de Laufon sont fermés le dimanche mais j’ai réussi à convaincre un aubergiste sri-lankais de me louer une chambre. Il habite le village d’à côté et, en l’attendant, je m’installe sur une terrasse de la rue centrale. Bon choix: le patron autrichien et ses employés alsaciens boivent un dernier verre avant la fermeture annuelle. Ils m’offrent un apéro puis un deuxième, suivis de quelques flammeküche à la choucroute pour faire passer la bière. Les vacances attendront bien un peu… Je sens que les Jurassiens commencent à me plaire, même quand ils parlent allemand.

De Laufon à Delémont, on chemine tranquillement à travers forêts et champs, vallons et petits cols. La passerelle de la Lucelle a été emportée par les intempéries et le courant est trop fort pour traverser à gué. L’eau arrive aux cuisses et le fond trop incertain. Je remonte donc jusqu’au pont de 

Röschenz pour emprunter la petite route d’Huggerwald. De là on atteint la Réselle, première étape francophone qui marque l’entrée en terres jurassiennes, puis on amorce la descente sur Soyhières. Au café du Yacht, quelques habitués ont étiré le déjeuner jusqu’au milieu de l’après-midi et empêché la patronne de fermer. Café, discussion, re-café, re-discussion, damassine. On est bien dans le vrai Jura cette fois. Encore une heure de marche pour monter au Vorbourg et descendre sur Delémont.

Je grimpe jusqu’à l’imposant donjon, qui semble inexpugnable sur son rocher. Que des murs épais. Pas de porte, ni d’escaliers d’accès visibles. Propriété des comtes d’Iterberg puis des évêques de Bâle, le château gardait l’accès à la plaine de Delémont jusqu’à ce qu’un tremblement de terre le détruise en 1356. Un peu plus bas, le château inférieur et la chapelle attenante sont des hauts lieux de l’identité jurassienne. Ils symbolisent la résistance aux occupants bernois et protestants depuis 1815. C’est à cette date en effet que ce qui est devenu la République et canton du Jura en 1979 a été rattaché à Berne. Comme disent les Jurassiens, qui n’ont eu de cesse de faire payer cette forfaiture à leurs nouveaux maitres: «En 1815, on a donné le Jura à Berne pour compenser la perte des baillages vaudois et argoviens, si bien que Berne a perdu une bonne cave (Vaud) et un bon grenier (Argovie) en échange d’un mauvais galetas…» 

Il se trouve justement que l’ami qui m’accueille ce soir, le Père Dominique, a été le prieur de cette prestigieuse chapelle pendant deux décennies. Prêtre bénédictin au monastère du Bouveret, il a été détaché dans son canton d’origine pour servir d’abbé dans ce petit prieuré qu’il a habité pendant vingt ans. A Develier, où il réside depuis quelques années, il me raconte l’histoire du Jura catholique, de saint Ursanne, ermite irlandais arrivé dans la région dans le sillage des saints Colomban et Gall, convertisseurs de païens à la fin du VIème siècle. Retraité du Vorbourg, Dominique continue à exercer son ministère dans diverses paroisses du canton et au couvent des carmélites de Develier. Nous parlons religion, christianisme, orthodoxie, évoquons nos souvenirs de petit séminaire tandis qu’une damassine généreuse coule dans nos verres.

Le lendemain matin, il faut se lever tôt. Debout à 6h30, déjeuner à 7h, départ à 8h. A 8h15, mon ami et prêtre doit célébrer la messe pour les carmélites. J’ai décidé de l’accompagner. Une vingtaine de sœurs vivent cloîtrées dans ce monastère de style très moderne, puisqu’il a été construit à la fin des années 1970. Elles ne connaissent pas la crise des vocations. En effet, à travers la closure qui sépare la partie cloîtrée de la partie laïque de l’église, on entend des voix jeunes et très allantes. Elles portent l’habit blanc et noir du Carmel et s’adonnent à l’oraison la plus grande partie de la journée, assurant le reste du temps un service de laverie qui leur permet de vivre et d’entretenir les locaux.

Le Père Dominique, dont je découvre les talents pastoraux, officie également de façon dynamique. La messe dure 45 minutes sermon compris. J’apprends que nous sommes le jour de la Saint-Laurent, un martyr du IIIème siècle brûlé à petit feu et qui est surtout connu pour être le patron des pauvres et pour avoir donné son nom à la fameuse nuit des étoiles filantes. 

Je dois confesser que cette messe était assez touchante, d’une part parce que c’était la première fois que je voyais mon ami de collège revêtu de ses habits sacerdotaux et d’autre part en écoutant chanter ces vingt pieuses carmélites. Survivances d’un autre temps? Victimes de «l’opium du peuple»? Inaptitude à faire un métier rentable? Pour les matérialistes agnostiques que nous sommes devenus, c’est probable. Et pourtant, quand on y songe, ces vénérables nonnes sont parfaitement autonomes, ne dépendent de personne si ce n’est du Très-Haut et passent leur vie à chanter avec un bilan carbone absolument imbattable puisqu’elles vivent, travaillent, prient et meurent sans bouger de place. Qui fait aussi bien?

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