Publié le 26 août 2022

Emmanuel Kant (1724-1804) par Johann Gottlieb Becker (détail). – © DR

La guerre n’est pas aux portes de l’Europe. Elle fait rage en son sein depuis six mois. Les tensions montent à l’international. Les grandes puissances semblent de plus en plus indifférentes à l’influence de l’Europe occidentale. On croyait pourtant que c’était bel et bien fini. On a eu tort. La guerre est là, et il est urgent de travailler pour la paix. Nous convoquons alors Kant et son essai de philosophie politique, «Vers la paix perpétuelle».

Travailler pour la paix avec un essai philosophique? Ce n’est pas très crédible. Y consacrer un article en croyant trouver des solutions, ça l’est encore moins. La recette pour la fin de la guerre et l’avènement de la paix ne se trouve pas dans les livres. En réalité, une telle recette n’existe pas tout court. Les guerres et les raisons qui les animent nous dépassent, tout comme un projet de paix. 

Il n’empêche qu’un essai comme un article peuvent nous donner des pistes de réflexion pour travailler ensuite concrètement à des solutions. C’est d’ailleurs le rôle de la philosophie – du grec: «amour de la sagesse» – qui doit servir la société et tous les hommes de bonne volonté. Une philosophie qui ne s’intéresse qu’à elle-même est stérile.

Vers la paix perpétuelle

Emmanuel Kant (1724-1804) est connu pour être l’un des auteurs majeurs de l’histoire de la philosophie. Etant l’un des pères de la philosophie moderne, il a consacré son œuvre à la construction d’une critique de la philosophie, à la création d’une nouvel idéalisme et au développement du mouvement des Lumières germanophone. Ses essais politiques font partie du volet de sa philosophie dite «pratique». Avec Vers la paix perpétuelle (1795), il signe néanmoins un ouvrage totalement atypique tant du point de vue du style que de l’approche par rapport au reste de son œuvre. A tel point que les critiques de l’époque ont jugé, par cet essai, que le philosophe avait bien vieilli et que cet écrit était aussi pauvre que naïf.

Très facile d’accès, en tout cas au vu d’autres pages kantiennes qui sont aux limites de l’illisible, Vers la paix perpétuelle propose neuf articles, comme des articles de loi, pour promouvoir et préserver une paix durable, avec force et pragmatisme. A ces articles s’ajoutent quatre autres textes de réflexion. Les six premiers articles sont les articles préliminaires. Ils sont formulés comme des interdits et visent des aspects politiques très concrets. Les trois autres sont les articles définitifs. Ils sont formulés sur un mode prescriptif et visent des aspects plus abstraits de la réflexion politique.

Articles préliminaires

Les trois premiers articles préliminaires demandent que:

  1. Aucune conclusion de paix ne doit valoir comme telle, si une réserve secrète donne matière à une guerre future.
  2. Aucun Etat indépendant ne doit être acquis par un autre Etat, ni par échange, ni par achat, ni par don.
  3. Avec le temps, les armées permanentes doivent totalement disparaître.

Si ces points sont formulés assez clairement, précisons tout de même, en les reformulant, qu’ils demandent simplement que:

  1. Il ne sert à rien de signer un traité de paix si l’un des deux Etats prépare en fait secrètement la prochaine guerre.
  2. Un Etat n’a pas de valeur marchande, il doit être considéré comme une personne morale et ne peut pas être l’objet d’un quelconque commerce.
  3. Les armées qui pratiquent des guerres offensives doivent être à terme supprimées, il en va tout autrement pour les armées de milice défensives, comme l’armée suisse, qui sont utiles au maintien de la paix.

Les trois autres articles préliminaires réclament quant à eux que:

  1. Les Etats ne s’endettent pas pour financer des opérations de guerres à l’extérieur de leur territoire; mais la dette pour l’amélioration des infrastructures ou pour des dépenses utiles au bien de l’Etat est permise.
  2. Qu’aucun Etat ne s’immisce par la violence dans la Constitution et le gouvernement d’un autre Etat; donc, qu’il n’y ait pas d’ingérence militaire, sauf si l’Etat qui en est l’objet se trouve sous le joug de l’anarchie, précise Kant dans son commentaire.
  3. Aucun Etat en guerre avec un autre ne doit se permettre des hostilités qui rompraient totalement toute confiance et rendraient la paix impossible, comme le recrutement d’assassins, empoisonneurs ou traîtres infiltrés; cet article demande plus généralement de respecter son adversaire et de ne pas faire usage de procédés malhonnêtes et qui contreviennent à tout code d’honneur.

Articles définitifs

Les trois articles définitifs, plus abstraits et plus idéalistes, traitent des questions de droit. Le premier veut que la Constitution de chaque Etat soit républicaine. Kant se fait une telle idée de la République, au lendemain de la Révolution française, qu’il n’envisage aucune possibilité réelle de paix perpétuelle dans un Etat qui n’est pas républicain. La République, comme l’entend Kant, c’est un régime totalement construit sur la liberté des citoyens, sur l’égalité entre eux, sur la séparation des pouvoirs et sur la représentativité.

Le deuxième article définitif préconise un droit fondé sur un fédéralisme d’Etats libres. Le «droit des gens» en termes spécifiques – ou les Droits de l’homme, en termes actuels – doit être respecté par tous les Etats d’une fédération constituée. Toutes les Républiques doivent s’unir en une fédération qui garantisse la paix entre les Etats membres et les droits des citoyens doivent être respectés dans les autres Etats de la fédération mutuellement. Les modèles qui se rapprocheraient le plus aujourd’hui d’une telle structure seraient l’Union européenne ou les Etats-Unis. 

Le troisième article définitif demande à ce qu’il y ait un droit cosmopolite entre les Etats qui respecte et limite l’hospitalité universelle. Tout citoyen d’un Etat, quel qu’il soit, se doit d’être librement accueilli dans un autre Etat, en qualité d’hôte. Il peut s’établir en tant qu’immigré ou réfugié politique si les conditions sont réunies et dans la mesure où cet hôte ne pose pas de problèmes à l’Etat où il souhaite s’établir. Cet article demande donc le respect des étrangers, même s’ils viennent de pays ennemis, dans la mesure où ils ne nuisent pas.

Quelle utilité pour aujourd’hui?

L’exposé de ces articles a beau être intéressant, à quoi sert-il? La lecture de Vers la paix perpétuelle fera-t-elle soudainement cesser ne serait-ce qu’une seule guerre de par le monde? J’en doute. Et pourtant, il faut bien que des penseurs, même avec un brin d’idéalisme, se penchent sur des propositions en faveur de la cessation des guerres et de l’établissement de la paix. Surtout quand des propositions sensées peuvent poser les idées fondatrices pour les hommes et les femmes qui veulent bâtir la paix. Même si la paix perpétuelle est impossible, aussi aux yeux de Kant lui-même, il reste que chercher des idées et construire des projets pacifiques laisse espérer un monde plus en paix qu’hier et moins en paix que demain.

Aujourd’hui, ces neuf articles de Kant doivent être pris sérieusement en considération si les chefs d’Etats en guerre espèrent un jour retrouver la paix pour leur nation. Si la Russie et l’Ukraine veulent recouvrer la paix, qu’elles commencent par être attentives au sixième article préliminaire, en évitant de part et d’autre des attaques inutiles et malhonnêtes qui ne nuisent qu’aux civils. 

Au risque de passer pour un pseudo-sage gâteux, j’ajouterais une remarque essentielle, absente de l’essai de Kant: il ne sert à rien de vouloir bâtir la paix politique, sans commencer par bâtir la paix du cœur, de son propre cœur. Les rageux et les frustrés n’ont jamais rien donné de bon en politique. Ceux qui s’efforcent en revanche de trouver la paix dans leur cœur avant d’en faire un projet politique sauront proposer des projets sains, pour le respect d’une civilité sereine, pour le respect d’une société en progrès, pour le respect de la dignité humaine.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Politique, Philosophie

Les «Lumières sombres» ou le retour de la tentation monarchique aux Etats-Unis

Et si la démocratie libérale n’était qu’une illusion? Derrière cette hypothèse se déploie la pensée des «Lumières sombres», une nébuleuse intellectuelle radicale qui séduit une partie des élites technologiques et politiques américaines, jusqu’à l’entourage de Trump lui-même.

Martin Bernard
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Philosophie

Aristote n’est pas mort, il s’est complexifié

Il y a vingt-cinq siècles, Aristote observait que certaines formes de sagesse traversent tous les domaines — ces structures du réel que nulle règle fixe ne peut remplacer, qu’il a nommées universaux. Morin a montré que la complexité du monde contemporain exige que cette sagesse se transforme en profondeur pour (...)

Igor Balanovski
PolitiqueAccès libre

La guerre sans visages: le Moyen-Orient à l’heure de la censure de la mort

Il y a quelque chose d’obscène dans la propreté de cette guerre. Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, les écrans du monde entier sont remplis de panaches de fumée, de graphiques militaires, de porte-parole en uniforme récitant des bilans (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Iran, une nouvelle guerre pour le pétrole?

Et si le pétrole était, finalement, l’une des causes premières de la guerre en Iran? Beaucoup d’experts ont spéculé sur les raisons, en apparence irrationnelles, de l’administration Trump derrière le déclenchement des frappes contre Téhéran. Contrairement au Venezuela, l’accaparement des hydrocarbures n’a pas été immédiatement au centre de l’attention médiatique. (...)

Martin Bernard
Politique

Les fous de Dieu incendient le monde

Dans toutes les guerres les belligérants défendent ce qu’ils croient être leurs intérêts nationaux, sécuritaires, économiques, géopolitiques. Mais au cœur du trio engagé dans le conflit actuel au Moyen-Orient, une autre donne pèse lourd. L’extrémisme religieux. Trois eschatologies se mêlent et s’affrontent. Judaïque, évangélique et chiite.

Jacques Pilet
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
PhilosophieAccès libre

Quand nos certitudes vacillent

Il arrive que ce que nous croyions solide commence à se fissurer, en nous comme autour de nous. Ce trouble, souvent inconfortable, traverse aussi nos sociétés et accompagne les périodes où une manière de voir le monde ne suffit plus.

Bon pour la tête
Politique

Iran: Washington face au piège du temps long

Alors que les Etats-Unis pensaient maîtriser l’escalade, l’Iran impose un autre rythme, fondé sur la durée, l’usure et la stratégie indirecte. Au-delà de la surprise militaire, c’est un décalage profond de temporalité qui se révèle, plaçant Washington face à un conflit dont il ne contrôle ni le tempo ni l’issue, (...)

Hicheme Lehmici
Philosophie, Culture, Société

«Le rire n’a jamais été totalement libre»

Le rire occupe une place paradoxale dans les sociétés humaines. Il est à la fois profondément ancré dans notre nature et régulièrement surveillé et cadré. Voilà la retranscription d’un extrait de l’entretien que Rémy Watremez a accordé à «Antithèse». S’appuyant notamment sur les analyses d’Henri Bergson, abordant les polémiques autour (...)

Rémy Watremez
Politique

Etats-Unis vs Iran: la guerre inévitable qui pouvait être évitée

Donald J. Trump a lancé les Etats-Unis dans une guerre suicidaire en comptant sur la divine providence pour la gagner. L’attaque américaine contre l’Iran du 28 février 2026 marque une rupture majeure dans l’ordre international. Décidée sans déclaration de guerre et au mépris des avertissements du renseignement, elle semble relever (...)

Pierre Lorrain
PolitiqueAccès libre

Les hommes qui croient pouvoir renverser des régimes

Depuis un abri en Israël, Avraham Burg, ancien parachutiste israélien et homme politique de haut rang du parti travailliste Awoda, rappelle qu’il ne suffit pas d’éliminer un dirigeant pour transformer un pays. Car de l’Afghanistan à l’Irak, du Liban à l’Iran, l’histoire montre que les sociétés survivent à leurs gouvernements. (...)

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Orbán fait entrer la guerre dans les salons hongrois

A un mois des élections législatives prévues le 12 avril, le Premier ministre hongrois joue à fond la carte anti-Ukraine alors que son parti, le Fidesz, est à la peine dans les sondages. Il accuse la Commission européenne de soutenir le parti d’opposition Tisza afin d’envoyer les Hongrois se battre (...)

Bon pour la tête