Anca Visdei: «La grande œuvre de Giacometti est d’avoir fait une synthèse entre peinture et sculpture»

Publié le 5 août 2022

Alberto Giacometti dans son atelier de Montparnasse à Paris, photographié par sa femme Annette. Archives Fondation Giacometti © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2019.

Anca Visdei est une romancière, auteure dramatique et biographe suisse de langue française et d’origine roumaine. Ses pièces de théâtre sont jouées partout dans le monde, y compris à Bucarest, sa ville d’origine où elle avait commencé ses études de théâtre et de cinématographie dans la spécialisation de la mise en scène. Sa pièce «Dona Juana» se joue actuellement à guichet fermé au Teatrul dramaturgilor români (Théâtre des Dramaturges roumains) dans la capitale roumaine.

Interview réalisée par Dan Burcea, initialement publiée dans la revue Lettres Capitales


Parmi ses plus marquantes contributions citons ici les biographies, genre littéraire dans lequel Anca Visdei enregistre des records, étant l’auteure de la biographe de Jean Anouilh (2012) – la seule qui existe jusque maintenant –, d’une autre d’Orson Welles (2015) et dernière en date de la biographie d’Alberto Giacometti qui vient de paraître aux Editions Odile Jacob sous le titre Alberto Giacometti, Ascèse et passion.

C’est autour de ce nouvel opus au titre évocateur que nous avons souhaité interroger Anca Visdei qui n’hésite pas à se déclarer, dès le début de son livre, à la fois conquise et consciente de la complexité de la puissante personnalité de cet immense artiste.

Dan Burcea: Après Jean Anouilh et Orson Welles, la personnalité à laquelle vous vous arrêtez est Alberto Giacometti. Pourquoi ce choix et quel lien avec cette trilogie d’artistes de genres différents?

Anca Visdei: Je voulais dresser le portrait d’artistes qui, dans différentes disciplines, ont représenté l’homme du XXème siècle. Après Anouilh, écrivain français, dont j’avais eu la chance d’être l’amie, j’ai choisi Orson Welles, donc un cinéaste américain fou d’Europe. Et soudain, je me suis dit : c’est incroyable que moi qui dessine et peins depuis toujours, je n’ai évoqué aucun plasticien. L’image de Giacometti m’est aussitôt apparue et je me suis dit «Mais bon sang mais bien sûr… en plus il est Suisse!» Facilité pour les contacts, les voyages et un vrai désir de le découvrir d’avantage, car j’ai toujours aimé son œuvre.

Entre enquête, exploration, reconstitution de l’œuvre et rédaction, laquelle de ces étapes a été la plus difficile, mais, peut-être, la plus passionnante pour vous? 

Sincèrement, je pense que la rédaction est la période la plus difficile. D’abord parce que la responsabilité vous tombe soudain dessus: vous avez tous les documents, tous les entretiens, des images et la responsabilité est grande d’être au niveau de la moisson et du temps que les gens sollicités vous ont consacré. En plus, c’est une période solitaire après des découvertes en cascade: gens, lieux… Le plus passionnant pour moi, (peut-être en tant qu’ancienne journaliste, on l’est pour la vie) est l’enquête: aller sur les lieux, interroger les gens, consulter des archives… C’est un thriller intellectuel très excitant tant que vous ne pensez pas à la rédaction: arriverais-je à transmettre tout cela à mes lecteurs? Fort heureusement, même pendant la rédaction solitaire, il y a de vrais moments de joie et d’inspiration enthousiaste.

Commençons par parler du pays de Giacometti, l’unique Val Bregaglia, terre d’artistes, d’émigration et de nostalgie. En quoi, diriez-vous, que ce pays natal a laissé son empreinte sur le grand sculpteur? 

On ne peut pas comprendre Giacometti sans le terroir qui l’a vu naître. Enfant de la nature, confronté à un paysage de montagnes agrestes, il a toujours vu le minéral à travers l’être humain. Et il l’a rendu avec une simplicité et une évidence qu’il a connue en observant la nature. Le fait que son père ait été peintre et que le grand plaisir d’Alberto Giacometti enfant était de foncer à l’atelier dès l’école finie est un autre fait important. Et encore: la rudesse du Val Bregaglia, la ténacité des gens qui s’y accrochent pour survivre, avec une dignité protestante et une langue aussi chantante que l’italien. Toutes ces particularités contrastées ne pouvaient que donner une personnalité originale; sans parler du culte du travail et du sens éthique typiquement suisses.

De son enfance, vous retenez plusieurs aspects. D’abord ses «yeux [qui] absorbent déjà le monde» dès l’âge de 2 ans, ensuite son enfance «bucolique, joyeuse et nullement solitaire» mais aussi son caractère rêveur, solitaire, son besoin de «se sentir en sécurité», «lové et protégé pour toujours». Vous avez arpenté vous-même ces collines. Que vous ont-elles inspiré? 

J’ai demandé aux gens de la vallée de me montrer les lieux, y compris les grottes dont il parle dans ses Ecrits, où il se cachait enfant, y compris les rochers noirs qu’il estimait hostiles. Tout était là, inchangé! Je me suis recroquevillée avec un parent de Giacometti dans les cavernes dont il parlait, j’ai touché ses pièces chauffées par le soleil ou couvertes de neige (j’y ai été en toute saison) et j’ai ressenti une évidence: cette vallée est un endroit où l’éternité parle. Encore plus beau: j’ai visité l’atelier du père qui est devenu ensuite celui d’Alberto. Rien n’avait changé: un voyage dans le temps. Et c’est l’une des grandes qualités des tableaux et des sculptures de Giacometti: le temps semble suspendu… on est dans l’immuable, immarcescible…

Cela nous ramène à l’insoluble lien entre l’enfant et Annetta Giacometti, née Stampa, sa mère. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce lien maternel, même si c’est difficile de le faire en quelques mots (nous allons revenir par la suite)? 

Annetta était une «madre padrona», une matriarche devant laquelle Alberto éprouvait terreur et fascination. Elle régnait sur toute sa nichée, mais avec de bonnes raisons: c’était le cerveau de la famille et il n’est pas certain que sans elle, Alberto, son frère Diego et même leur père auraient accompli leur œuvre. Bien sûr, elle décidait si et qui ses enfants allaient épouser, elle morigénait ou commandait, mais son dévouement était immense. Avec un gout très sûr, elle a cru au génie de son fils comme elle avait cru au talent de son époux Et elle a tout fait pour les aider à réaliser leurs œuvres.

Quelle est la part paternelle – si l’on peut appeler ainsi – dans l’édifice de la personnalité artistique de ses fils Alberto et Diégo, surtout du premier?

L’importance du père est immense. Dans la famille, les rôles étant un peu inversés: la mère «faisait» la loi et le père veillait à la transmission de la beauté et des savoirs, dispensant une douce tendresse rassurante. L’amour d’Alberto pour son père était tel que, lors de son décès, il ne put assister à l’enterrement: il tomba malade et dut rester pendant des semaines dans une clinique. Pour sa mère, ce fut différent, mais Alberto est mort à peine deux ans après elle. C’était une famille unie par un amour incroyable, physique, terrien. Je pense que tout ce que Giacometti a accompli était aussi pour les remercier et les rendre fiers de lui.

Quelles ont été les coordonnées selon lesquelles se construira la personnalité artistique d’Alberto? Vous parlez à ce sujet des «obsessions de l’enfance», de son «hypersensibilité aux changements subtils des êtres et de la vie» et surtout de son «regard hypermnésique» et de «son acharnement à ne pas négliger le moindre détail». Il est, dites-vous, «un torturé extraverti». 

Giacometti avait l’obsession de rendre par son travail le monde tel qu’il le voyait. C’est un pari tellement difficile! On a même l’impression, en lisant sa correspondance, ses écrits ou ses entretiens dans la presse qu’il s’est choisi ce but inatteignable, cette inaccessible étoile, justement pour ne pas y arriver, donc aussi pour pouvoir continuer à chercher toute sa vie. C’est certain qu’il avait un côté obsessionnel, mais c’est souvent ainsi qu’on construit une œuvre. Entre précision et honnêteté d’artiste, il a voué sa vie à nous rendre sensible son monde.

Arrivé à Paris, en 1920, sa volonté est «de représenter la totalité sans omettre les détails». Que pouvez-vous nous dire de son désir «d’y introduire la troisième dimension» dans ses sculptures de manière à voir en un seul clin d’œil l’intégralité du modèle représente?

Le grand œuvre de Giacometti est d’avoir fait une synthèse entre peinture et sculpture. Sauf Michelangelo Buonarroti personne n’est allé si loin dans cette voie. Les sculptures de Giacometti, par leur polychromie parfois, par cette forme en lame de couteau d’autres fois, par la transmutation de ses rêves en œuvre au temps du surréalisme, font le lien entre peinture et sculpture. Quant à ses tableaux, le trait y est itératif, repris sans arrêt, comme s’il travaillait une sculpture au burin. Et d’ailleurs, sur ses sculptures, il inscrit très souvent des traits au canif: des traits de dessinateur. Oui, c’est un homme de synthèse des deux arts, un vrai plasticien dans le sens premier.

A quel moment commence la vraie période qui produira les œuvres qui vont consacrer son travail?

Giacometti est déjà connu et même «à la mode» dès la fin des années vingt, grâce aux surréalistes qui le remarquent, l’aident à exposer, écrivent sur ses œuvres. Mais, après son exclusion des surréalistes, il se trouve isolé, à faire ce qu’il appelle sa «longue marche»: continuer à chercher sans l’aide d’un groupe. Pendant la guerre, il rentre en Suisse et y reste jusqu’en 1945: il travaille jour et nuit, mais, lorsqu’il rentre à Paris, ses œuvres sont si minuscules qu’il prétend les avoir transportées dans une boîte d’allumettes. Cette œuvre lilliputienne au noir est le creuset d’où sortiront au moment de la Biennale de Venise les œuvres les plus abouties: Femmes dites de Venise, l’Homme au doigt, l’Homme qui marche… La gestation s’était faite pendant la guerre et, à son retour dans son atelier, il a pu réaliser en grand ce qu’il avait longuement travaillé comme des maquettes des sculptures à venir.

Quel est le rapport de Giacometti à la célébrité et au confort matériel, lui qui qui vit et travaille comme «moine laïque»?

En effet, la célébrité lui était indifférente. Il vivait et travaillait dans un atelier minuscule qui n’avait pas l’eau courante et, pour se chauffer, juste un poêle vétuste. Il ne fermait pas sa porte à clef et pourtant de plus en plus d’argent était stocké dans des boîtes de chaussures qu’il rangeait sous son lit. Mais il adorait passer une partie de l’hiver dans son cher Val Bregaglia et là, il revenait à la maison de son enfance, à l’atelier de son père, il dormait dans le lit où il était né et sa mère l’entourait de tout le confort possible, donc il revivait une enfance choyée. L’alternance entre ces retours à la protection du nid et de la mère et les conditions spartiates qu’il s’imposait à Paris est l’un des secrets de sa réussite d’artiste: il éloignait de lui les mondanités, les pièges de l’opulence et des relations sociales chronovores, mais il savait très bien se ressourcer à travers ses racines géographiques et familiales pour continuer.

Et ses liaisons avec les femmes?

L’emprise de la mère était formidable. Il lui est même arrivé de dire à sa femme Annette qu’il ne l’avait épousée que parce qu’elle avait le même prénom que sa mère. Les choses sont plus complexes, puisqu’il a laissé à son épouse son immense héritage et le pouvoir de veiller à la postérité de son œuvre. La clef est peut-être cette famille si unie qu’il avait connue enfant. Il a su, vers dix-sept ans que, qu’atteint d’orchite, il était devenu stérile. Il a dû considérer que, ne pouvant pas avoir de filiation, il ne pouvait pas imposer cela à une «femme bien». Donc les prostituées étaient la solution puisqu’elles ne demandaient pas une famille. De surcroît, occasionnelles, elles lui permettaient de ne vivre que pour son œuvre, sans les perturbations d’une vie familiale. Il les respectait et, lorsqu’il leur prenait du temps pour discuter avec elles, ce qu’il aimait faire, il leur payait le temps passé. D’ailleurs le couple qu’il forma avec Annette était plutôt un couple père-fille ou ami-ami qu’un couple amoureux. En revanche, le dernier amour, Caroline, ce fut son apothéose. Il se laissa aller à un sentiment doux, confiant. Certes, Caroline était une «trois quarts putain» comme le dirait Brel, mais elle a éclairé la fin de sa vie et il y a tant de tendresse dans les portraits, qu’il a brossés d’elle!

Que peut-on dire de la postérité de Giacometti?

Le marché de l’art actuel est une foire d’empoigne où les œuvres sont souvent l’équivalent d’un paquet d’actions plutôt qu’une véritable œuvre d’émotion et de sens. Ce qui est formidable avec Giacometti est que son œuvre réunit à la fois la qualité artistique et la reconnaissance financière du marché. En 2015, sa sculpture L’Homme au doigt a été acquise pour 141,3 millions de dollars chez Christie’s: c’est la sculpture la plus chère du monde. Qui a détrôné le précédent record, autour de 131 millions de dollars. Et quelle était cette autre sculpture? L’Homme qui marche de Giacometti. Le sculpteur a influencé tous les artistes contemporains qui reconnaissent leur dette avec joie. Je pense qu’il ne s’agit pas d’un phénomène de mode. Giacometti restera dans l’histoire de la sculpture à tout jamais car, avec sa simplicité, sa capacité à synthétiser, il représente dans chaque œuvre ce qu’il y a de commun chez tous les humains. Et ce qu’il y a d’éternel. Son travail a la même universalité que les meilleurs sculptures étrusques, sumériennes, égyptiennes. Un art au-delà du temps, un art pour l’éternité, comme les montagnes du Val Bregalia.


«Giacometti, Ascèse et passion», Anca Visdei, Editions Odile Jacob, 300 pages.

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