Législatives 2022: la France enfin gouvernable?

Publié le 24 juin 2022

Le perchoir, où siège le président de l’Assemblée nationale, dans l’hémicycle du Palais Bourbon. – © BenoitC via Wikimedia CC

Mais enfin, de quoi le président Macron se plaint-il? Après sa réélection, il voulait instaurer une gouvernance «plus collective», partageant les décisions, écoutant les avis même discordants. Les électeurs français l’ont pris au mot! Il va devoir composer avec une Assemblée nationale rebelle. Une France ingouvernable? Et si, au contraire, elle le devenait vraiment, gouvernable?

Ingouvernable, la France l’était avant les législatives 2022. Les décisions prises du sommet de l’Olympe, sans discussion, sans débat, avalisées par une Assemblée nationale formée en majorité de clones macroniens, ont fait de la France une démocratie à bas bruit. Mais une démocratie quand même. Dès lors, le peuple a répondu avec les moyens restés à sa disposition: la rue, voire les ronds-points. Résultat: la France bloquée pendant des mois sur tous les plans, économiques, commerciaux mais aussi moraux. 

Le faux semblant de l’élection présidentielle

Rien n’est plus déprimant que de subir une avalanche de mesures sans disposer de prise sur celles-ci. Impression humiliante d’être dépossédé de sa qualité de citoyen. Malgré toutes leurs errances et leurs outrances, les Gilets Jaunes ont sonné l’alarme de façon salutaire. Alors franchement hurler aujourd’hui à un pays désormais ingouvernable paraît ridicule!

Il est vite apparu que la réélection de Macron relevait du faux semblant et ne correspondait pas aux vœux de la majorité des électeurs. C’est moins Emmanuel Macron qui a gagné que Marine Le Pen qui a perdu. Avec une candidate d’extrême droite moins ignare en économie et moins lamentable en choix géopolitique, «les mouches auraient peut-être changé d’âne» pour reprendre une savoureuse expression rugbystique. Les législatives 2022 ont donc brisé cette victoire présidentielle ambiguë. 

Rachel Keke, la belle hirondelle qui ne fait pas le printemps

La nouvelle Assemblée nationale ressemblerait-elle un peu plus que l’ancienne au pays dont elle constitue la représentation? Sur le plan social, le compte n’y est pas encore, comme le démontre cette étude parue dans Le Figaro.

La réjouissante élection d’une femme de ménage, Rachel Keke1 – qui s’est payé le luxe de battre dans le Val-de-Marne, l’ancienne ministre des sports Roxana Maracineanu – ne doit pas faire illusion. Une belle hirondelle ne fait pas le printemps. Une fois de plus, les cadres, les professions libérales et les retraités dominent les législatives 2022. En outre, par rapport à 2017, neuf femmes de moins ont été élues.

Ne plus se raconter de jolies histoires

En revanche, sur le plan politique, la représentation paraît plus conforme à la réalité française.

On peut combattre avec vigueur l’extrême droite et son clan Le Pen, tout en jugeant qu’avec 89 députés, le Rassemblement national atteint le niveau parlementaire qui représente ses forces sur l’ensemble du pays. Impossible désormais de se raconter de jolies histoires: une grande partie de l’électorat français accepte les préceptes défendus depuis toujours par l’extrême droite. Autant en prendre pleinement conscience pour y parer.

La liquidation de la gauche était une autre illusion entretenue par la Macronie. Sous l’égide de Jean-Luc Mélenchon et de sa NUPES, elle s’est reconstituée2 pour devenir la principale force d’opposition avec 133 sièges sur 577. Pas de quoi obtenir une nouvelle majorité et forcer le président à la cohabitation, ici et maintenant, mais de quoi imposer des débats dérangeants pour le gouvernement. Position parfaite en période de guérilla parlementaire. 

Pour ce faire, une condition essentielle: il faut que tienne l’attelage Insoumis (LFI), socialistes (PS), écologistes (EELV) et communistes (PCF). Déjà le chef de file du PCF, Fabien Roussel, vient de lancer cet avertissement à ses camarades dans un touite: «L’alliance de la Nupes n’a pas permis d’obtenir une majorité. L’alliance ne parle qu’à une partie de la France, celle des villes et non celle de la ruralité.»

Autre coup dur pour Mélenchon, sa proposition de ne former qu’un seul groupe parlementaire autour de la Nupes a été rejetée par les socialistes, les écologistes et les communistes.

La Macronie en enfer

Mais pour la Macronie, l’enfer, c’est maintenant. Voilà donc le président Macron presqu’à poil sur le plan parlementaire. A un Sénat qui lui est hostile, s’ajoute désormais une Assemblée nationale récalcitrante. Avec 245 députés d’Ensemble3, la Macronie se situe fort loin de la majorité absolue (289 sièges). Son gouvernement devra donc partir à la pêche pour faire voter ses projets de loi en enrôlant les 44 députés qui lui manquent. Et où les obtenir? Le choix n’est pas vaste. Les 22 députés divers gauche, élus hors Nupes, ne constituent pas un vivier pouvant combler ce manque, sinon par épisode en faisant l’appoint.

Les Républicains déjà divisés

Il reste les rescapés de l’ancienne droite de gouvernement, Les Républicains et leurs alliés centristes de l’UDI, soit 63 sièges. Voilà donc LR tout frétillant de se retrouver en position de faire ou défaire des projets de loi du gouvernement. Cette situation d’apparence enviable sonnera-t-elle définitivement le glas de cette formation?

D’emblée, des divisions apparaissent en son sein. Jean-François Copé veut proposer un «pacte de gouvernement» au président Macron. Réponse du patron des LR Christian Jacob: «Nous resterons dans l’opposition.» L’«Homo politicus» étant ce qu’il est, on peut présager sans grand risque que le succulent fumet des gamelles ministérielles aiguisera l’appétit de plusieurs LR, réduisant encore plus l’influence de ce parti.

Cela dit, même l’apport de certains LR risque de ne pas suffire. Dès lors, Macron et ses troupes devront tenter d’obtenir au moins la neutralité d’un des deux grands blocs de l’opposition, Nupes et RN, pour faire passer leurs projets de loi.

La «culture du compromis», corvée nécessaire

Ce cliché est régulièrement resservi: «la culture du compromis n’existe pas en France». Eh bien, il va falloir s’y mettre! La caste médiatique dans son ensemble n’aime pas le compromis qu’elle associe à la «compromission», en jouant sur la proximité lexicale. Cela demande plus d’effort journalistique pour en expliquer les enjeux et c’est nettement moins sexy qu’une bonne empoignade qui fait du bruit sans rien résoudre.

A l’instar des autres pays de la planète, la France est confrontée à des enjeux colossaux: transition écologique, économique et sociale pour tenter de contrer le dérèglement du climat, positionnement face à la nouvelle donne mondiale provoquée par la guerre en Ukraine et le conflit qui menace entre Chine et Taïwan, migration massive due aux pénuries alimentaires ou aux catastrophes climatiques, inégalités sociales creusées par l’inflation…

Le choix

Les mouvements de menton à la Mussolini, les vociférations sur le mode «la mienne est plus grosse que la tienne», la fulmination des mesures jupitériennes ne sont plus de saison.

Après ces législatives 2022, se coltiner, l’un après l’autre, ces sujets majeurs devient le lot des politiciens français dans la sueur des réflexions de fond et l’épuisante épreuve des négociations. Dans la douleur, la France deviendra alors enfin gouvernable car le peuple n’aura plus l’impression qu’un seul décide du sort de tous.

Les politiques peuvent aussi continuer comme avant, jouer des postures et des imprécations, pour parvenir à la dissolution de l’Assemblée nationale, aboutir à un cycle de crises parlementaires et affaiblir encore un peu plus leur pays.


1Rachel Keke avait démontré toutes ses qualités de combattantes lors des 22 mois de grève des femmes de chambre à l’hôtel Ibis-Batignolles.

2La répartition interne de la Nouvelle Union de la Gauche Ecologique et Sociale: 72 La France Insoumise (Mélenchon), 26 socialistes, 23 écologistes et 12 communistes.

3La répartitions interne d’Ensemble: 170 La République En Marche (LREM-Macron), 46 MoDem (Bayrou), 26 Horizons (Edouard Philippe) et 3 radicaux.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet

La guerre, l’euphorie et l’effroi

Les Européens ont toutes raisons de détester la guerre. Mais quelques-uns de leurs chefs paraissent fascinés par sa perspective. Le 14 juillet que prépare Emmanuel Macron en atteste. Outre les Français, des Britanniques, des Allemands et des Ukrainiens défileront ensemble, en présence d’Ursula von der Leyen. Ce vacarme,
comme (...)

Jacques Pilet
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Histoire

La faille qui a permis à Voltaire de dévaliser l’Etat français

Voltaire ne s’est pas contenté d’écrire contre le pouvoir. En 1730, avec le mathématicien La Condamine, il monte un syndicat de treize complices pour exploiter une faille légale dans une loterie d’Etat, raflant l’équivalent de plusieurs millions d’euros sans enfreindre une seule loi. Une opération qui le rend riche et (...)

Martin Bernard
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique

L’Europe de l’Est restera turbulente

Soulagement, cris de victoire à Bruxelles et dans plusieurs capitales. Viktor Orban écrabouillé par les électeurs hongrois, l’UE célèbre le coup porté au «national-populisme». Courte vue. Le nouveau premier ministre est un conservateur nationaliste endurci et, dans le voisinage est-européen, d’autres pouvoirs feront encore grincer la machine.

Jacques Pilet
Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Vainqueur ou vaincu, Viktor Orban continuera à compter

A quelques jours d’échéances électorales décisives en Hongrie et en Bulgarie, l’Union européenne tente, une fois de plus, de peser sur des scrutins à haut risque politique pour elle. Entre tensions avec Budapest, recomposition des forces à Sofia et montée des courants souverainistes, les résultats de ces élections pourraient compliquer (...)

Guy Mettan
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

Sahara occidental: la realpolitik contre l’autodétermination

Entre principes juridiques et rapports de force, le Sahara occidental reste un révélateur des tensions qui traversent la scène internationale. Ajustements diplomatiques européens, repositionnements américains, choix français et posture algérienne illustrent les contradictions d’un dossier où se croisent décolonisation inachevée, enjeux de souveraineté et intérêts stratégiques. Au-delà du conflit territorial, (...)

Nordine Saadallah