Zemmour et son doigt d’horreur

Publié le 3 décembre 2021

Extrait de la déclaration de candidature d’Eric Zemmour, le 30 novembre dernier. – © Eric Zemmour / Youtube

Eric Zemmour a donc officialisé ce qui n’était plus une nouvelle, tant elle fut pré-annoncée: sa candidature à la présidence de la République française. Juste après une séquence marseillaise qui s’est révélée catastrophique, de l’aveu même de ses soutiens. Séquence ponctuée par ce doigt d’honneur, du fâché professionnel à une Marseillaise zemmourophobe, qui fait le tour des rézosociaux.

Doigt d’honneur ou doigt d’horreur? Car ce genre de provocation machiste, sorte de sinistre symbole du viol, est devenue insupportable à l’époque où les violences contre les femmes sont enfin dénoncées. Monsieur Zemmour ne maîtrise pas ses nerfs. Lui donner l’accès au code nucléaire ne serait peut-être pas le meilleur choix électoral.

Les trois «i» de la droitisation 

Le turlupin du Figaro sait surfer sur les trois symptômes en «i» de la droitisation de la société française: immigration, islam, insécurité. Cela dit, être d’accord sur un constat ne signifie pas qu’on le soit sur les solutions pour remédier à cette situation. Une enquête de l’IFOP (Institut français de l’opinion publique) menée pour le compte de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) tend à le démontrer (lire ici l’étude complète).

Sur de nombreux thèmes le provocateur médiacrate n’est pas raccord avec la société française d’aujourd’hui, notamment sur l’homophobie et le féminisme qu’il abhorre. Or, le vote féminin pèsera lourd lors du premier tour de la présidentielle française, dimanche 10 avril prochain.

Une théorie tricotée de laine brune

Néanmoins, s’il est un thème zemmourien qui caresse l’électeur dans le sens du poil, c’est bien celui du «Grand Remplacement». Tricoté de laine brune par Renaud Camus, repris par Alain Soral, il permet à Eric Zemmour de battre sa campagne.

Or donc, comme l’écrivait le regretté Jack Rollan, cette théorie qui reprend du sévice – pardon! – du service, soutient l’existence d’un vaste complot ourdi par les élites «remplacistes» pour remplacer les Européens de vieille extrace par des populations immigrées d’origine africaine et de religion musulmane.

Qui sont les «remplacistes»? Les dirigeants de l’économie «mondialiste», les progressistes partisans de l’universalisme, les journalistes hérauts de la «bien-pensance» et les politiciens corrompus. Entre autres, car la liste varie en fonction des besoins rhétoriques.

Cette opinion est aujourd’hui largement partagée, notamment en France où un électeur sur deux l’approuve selon le sondage effectué par l’IFOP pour la LICRA. Ce sondage relève aussi que 68% des personnes interrogées estiment que «l’islam est une menace pour l’identité de la France».

Le «Grand Remplacement» est donc une réelle source d’inquiétude qu’on ne saurait glisser sous le tapis en la traitant de calembredaine pour réacs attardés.

La taraudante certitude de notre finitude

Ce sentiment se révèle d’autant plus fort qu’il est constitutif de notre état de mortel. Sa puissance naît de la certitude taraudante de notre finitude. Tout nous parle de cette mort point si lointaine: le quartier de notre jeunesse dont on ne reconnaît plus les bistrots; les forêts abattues; les glaciers qui fondent; les rues qui bruissent de langues étrangères et d’accents bizarres; même le pain n’a plus le goût d’«avant».

Eh oui, nous serons tous «grand-remplacés» par d’«étranges étrangers» (allusion au poème de Jacques Prévert que l’on peut lire ici), comme le furent nos parents, nos ancêtres!

Et chaque fois, c’est une douleur qui s’exprime. Dans notre pays, la peur d’être remplacés par des Italiens et des Espagnols a suscité les initiatives Schwarzenbach des années 1970. Aujourd’hui, ce sont des Suisses d’origines transalpines et hispaniques qui éprouvent la même crainte à l’égard des descendants de l’immigration ex-yougoslave. 

Fouillons encore plus dans les souvenirs de l’Histoire. Au XVIème siècle, les huguenots qui fuyaient les persécutions françaises n’ont pas toujours été reçus à bras ouverts par leurs coreligionnaires genevois et suisses (lire à ce propos ce site).

Eux aussi ne supportaient pas d’un cœur léger d’être «grands-remplacés» par ces «Français de l’intérieur» qui amenaient des mœurs, des dialectes, des accents, des façons de vivre tellement différentes.

Le boulet du passé colonial

La France, la Belgique et la Grande-Bretagne héritent, en plus, d’un lourd passé colonial qui fait converger vers elles les populations qu’elles avaient jadis sous leur domination. Ce qui fait une sensible différence avec un pays comme le nôtre.

Les immigrés des anciennes possessions portent un passé de frustrations et de colères dont les feux ne sont pas encore éteints. De leur côté, les Français, Belges ou Britanniques dits «de souche» voient dans cette immigration, non seulement la présence d’humains perçus comme des «envahisseurs», mais aussi la marque de leur gloire aujourd’hui déchue, d’où un certain sentiment d’humiliation plus ou moins diffus.

Et les Chinois?

Toutefois, qui nous dit que nous ne serons «grands-remplacés» que par les descendants de l’immigration issue de pays musulmans? Nous pourrions l’être par les Chinois, dont la puissance s’affirme chaque jour un peu plus sur tous les plans. A cet égard, les nations de l’islam paraissent nettement moins dangereuses pour la défense de nos principes démocratiques que l’empire rouge de Xi.

Pourtant, c’est toujours la peur du «Grand Remplacement» par des musulmans qui l’emporte dans le cœur angoissé d’un grand nombre d’Européens. Il faut donc en tenir compte.

Nature spécifique de l’islam?

L’un des arguments utilisés le plus souvent pour soutenir que le «Grand Remplacement» d’aujourd’hui n’a que peu de points communs avec les précédents tient à la nature spécifique de l’islam, religion conquérante qui, dans cette optique, voudrait soumettre les populations occidentales.

Tout d’abord, cet argument minimise la violence des autres «Grands Remplacements». Un retour à l’Histoire s’impose pour rafraîchir une mémoire collective à la fois ténue et sélective.

Ensuite, si l’islam est perçu comme une menace c’est avant tout en raison des actes terroristes fomentés par les salafistes et autres djihadistes sur sol européen. L’écrasante majorité des musulmans qui y vivent tiennent à conduire leur existence de façon pacifique.

Mais il vrai que la tradition islamique (Coran et hadiths qui consignent les dits, faits et gestes du prophète Mohammed) contient des chapitres qui interdisent l’apostasie (le fait de changer de religion) ainsi que des appels à la violence contre juifs et chrétiens; ils ont servi de prétextes aux terroristes et sont de nature à rendre malaisée l’insertion des musulmans dans les sociétés européennes.

Le legs occidental

Or, pour l’instant, les docteurs de la loi musulmane ne tiennent toujours pas un discours clair sur les principes démocratiques qui forment le legs le plus précieux de la civilisation occidentale. 

Il est vrai qu’adopter un «discours clair» n’a rien d’aisé dans un contexte religieux aussi plurivoque que l’islam. D’autant plus que les communautés musulmanes en Europe dépendent souvent d’Etats régressifs comme les pétromonarchies et la Turquie qui ne défendent que les intérêts de leurs castes au pouvoir. 

«Grand-remplacé» certes mais pas n’importe comment

A l’évidence, les obstacles à surmonter encombrent la route vers un islam d’Europe respectueux de la liberté absolue de conscience. Cela ne signifie pas pour autant que cette situation restera à ce point mort. «Tout est impermanence en ce monde» disent les bouddhistes. Pour que les musulmans vivent leur foi tout en étant pleinement Européens, il faut que ce but soit atteint. 

Et pour qu’il le soit, les démocrates du continent ne doivent en aucun cas transiger sur les principes de l’Etat de droit et le respect inconditionnel de la foi – ou de l’absence de foi – de l’autre. Que l’on appelle ce corpus de libertés, «laïcité» ou autres termes, ce qui importe c’est que ce legs soit transmis à celles et ceux qui vont nous succéder sur le sol natal.

Ce n’est certes pas en crachant des jets de fiel à la Zemmour que l’on y parviendra. Au contraire, en semant la haine et la discorde, l’extrême droite joue, une fois de plus, le jeu des islamoterroristes qui cherchent avant tout la division par la déstabilisation. Eric Zemmour, le clan Le Pen et consorts en sont les «idiots utiles».

Ne pas oublier que la théorie du «Grand Remplacement» n’est pas que fumée rhétorique. Elle a tué. Le terroriste d’extrême droite Brenton Tarrant avait diffusé un manifeste de 78 pages intitulé «The Great Replacement» avant d’assassiner 51 personnes dans deux mosquées de Christchurch en Australie, le 15 mars 2019.

Nous serons forcément «grands-remplacés» par de nouvelles vagues humaines d’origines aussi diverses que furent les nôtres. Mais, de grâce, pas n’importe comment!

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet

La guerre, l’euphorie et l’effroi

Les Européens ont toutes raisons de détester la guerre. Mais quelques-uns de leurs chefs paraissent fascinés par sa perspective. Le 14 juillet que prépare Emmanuel Macron en atteste. Outre les Français, des Britanniques, des Allemands et des Ukrainiens défileront ensemble, en présence d’Ursula von der Leyen. Ce vacarme,
comme (...)

Jacques Pilet
Politique, Société

Ce que les émeutes du PSG révèlent de la France et de l’Europe

Au lendemain des violences qui ont suivi la victoire du club de football parisien en Ligue des champions, les explications habituelles ressurgissent: pauvreté, discriminations, défaillance des politiques publiques. Mais ces facteurs suffisent-ils encore à comprendre des phénomènes que l’on observe désormais dans plusieurs pays européens? Entre crise de la reconnaissance, (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Histoire

La faille qui a permis à Voltaire de dévaliser l’Etat français

Voltaire ne s’est pas contenté d’écrire contre le pouvoir. En 1730, avec le mathématicien La Condamine, il monte un syndicat de treize complices pour exploiter une faille légale dans une loterie d’Etat, raflant l’équivalent de plusieurs millions d’euros sans enfreindre une seule loi. Une opération qui le rend riche et (...)

Martin Bernard
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
Sciences & Technologies

Nucléaire: le choix contraint

La guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques récentes ont remis la question énergétique au cœur des priorités européennes. Longtemps contesté, le nucléaire revient en force comme solution de souveraineté et de décarbonation. Mais entre relance, contraintes économiques et risques persistants, l’atome divise toujours. Tour d’horizon d’un débat redevenu central. (...)

Jonathan Steimer
Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet