Prison préventive pour l’ancien président Michel Temer

Publié le 1 avril 2019

Dans le cas Temer, on serait au cœur du système de corruption et de manipulation politique. – © Wikimedia Commons

Quel est le sport le plus dangereux? Le Base jump ou bien être président du Brésil? Le second, bien sûr! La blague circule sur les réseaux sociaux depuis plusieurs jours. Non sans raison… Depuis le retour de la démocratie en 1985, sur un total de sept présidents, un est mort avant d’avoir pris ses fonctions – Tancredo Neves en 1985 – deux ont été destituées – Fernando Collor en 1992, Dilma Rousseff en 2016 et deux sont en prison – Luis Iniacio Lula da Silva et maintenant Michel Temer. Cinq accidents sur sept mandataires, c’est effectivement une proportion inédite dans la vie politique, même en Amérique latine.


Jean-Jacques Fontaine, journaliste, Rio de Janeiro


L’arrestation de Michel Temer n’étonne pourtant pas ceux qui connaissent un peu le dossier. Il avait déjà été mis sous enquête en 2011, alors qu’il était le vice-président de Dilma Rousseff. La procédure avait été abandonnée lorsqu’il avait remplacé cette dernière après sa destitution, car il bénéficiait de l’immunité présidentielle. Trois mois après avoir quitté ses fonctions à la tête de l’État, Michel Temer est donc rattrapé par ce dossier.

Dix accusations, pas une de moins!

Ce sont dix investigations différentes que le Ministère public a diligentées contre lui: acceptation d’avantages dans le contrat de construction de la troisième tranche de l’usine nucléaire d’Angra dos Reis près de Rio de Janeiro, acceptation d’avantages dans des travaux portuaires dont ceux du port de Santos (SP) – cinq enquêtes différentes – obstruction à la justice, tentative de subordination de témoin, blanchiment d’argent, participation à une organisation politique criminelle d’extorsion de pots-de-vin et contribution au versement de dessous-de-table à des hommes politiques dans le cadre de contrats publics octroyés à la firme de construction Odebrecht.

Au-delà du spectacle en Mondovision de son incarcération – une mise en scène à laquelle le Ministère public et la Police fédérale nous ont désormais habitués lors des opérations de choc d’arrestation des hauts responsables politiques ou du monde des affaires, l’emprisonnement préventif de Michel Temer est officiellement justifié par le risque de le voir effacer des éléments de preuve nécessaires à l’enquête ou acheter des témoins. L’argument peut se comprendre.

Proportionnalité et présomption d’innocence

Reste la question de la proportionnalité de la mesure et de la présomption d’innocence. Et là, ce n’est plus seulement l’affaire Temer qui est en cause, mais également la destitution de Dilma Rousseff et la condamnation à la prison de Lula. C’est sans doute raison pour laquelle le Parti des Travailleurs a réagi de façon aussi mesurée à l’événement, « espérant seulement que la procédure soit respectée dans le cas de Michel Temer et qu’il ne soit pas soumis au même arbitraire que l’ex-président Lula ou l’ex-présidente Dilma Rousseff ». Une retenue qui peut étonner sachant que Temer a été le principal fossoyeur du mandat présidentiel de Dilma Rousseff.

Elle a été destituée en 2016, accusée d’avoir manipulé les comptes de la nation dans le but de cacher l’ampleur de la crise budgétaire qui sévissait depuis 2014. C’est effectivement un délit constitutionnel caractérisé. Justifie-t-il pour autant la destitution ? Certainement pas à lui seul. Mais voilà, l’impeachment a été prononcé dans le contexte du scandale de corruption « Lava-Jato » qui éclabousse l’entreprise pétrolière nationale Petrobras.

Il n’aurait pas fallu fermer les yeux

Or avant d’être élue à la tête de l’État, Dilma Rousseff était la ministre de l’Économie du gouvernement Lula. À ce titre, elle présidait le Conseil d’administration de Petrobras. Pouvait-elle ne rien savoir alors que des rumeurs de corruption circulaient déjà largement à cette époque? En tout cas, elle aurait dû s’en inquiéter. Elle ne l’a pas fait. C’est cette faute politique. Plus grave que la manipulation des comptes, ont estimé les députés du Congrès qui l’ont sanctionnée en la destituant.

Douze ans de prison pour Lula pour avoir reçu en cadeau un appartement triplex au bord de la mer, cela semble aussi disproportionné au premier abord. Les avocats de l’ex-président ne se privent d’ailleurs pas de crier à la persécution politique et multiplient les tentatives pour faire annuler cette condamnation. Mais elle aussi intervient dans un cadre où d’autres enquêtes pour obtention d’avantage indu et de détournements de fonds publics sont diligentées contre Lula.

Il s’agit notamment du site rural d’Atibaia, dans l’État de Sao Paulo, un cadeau que l’ancien président se serait octroyé durant son mandat par l’intermédiaire d’un éleveur de bétail de ses amis. Mais surtout, il s’agit de commissions occultes qu’il aurait reçues de l’entreprise de construction Odebrecht pour son rôle d’intermédiaire dans des contrats passés avec certains pays africains, ceci après la fin de sa présidence. Ces enquêtes sont encore en cours, on verra si elles confirment les accusations. Elles ne justifient pas les douze ans de prison pour la possession abusive du triplex de bord de mer de Guaruja, mais elles en éclairent le contexte.

Au cœur du système de corruption

Dans le cas Temer, toujours si les conclusions du Ministère public se révèlent exactes, on serait alors au cœur du système de corruption et de manipulation politique. Avant d’être élu vice-président, en effet, Michel Temer était président du PMDB, le plus grand parti politique du Brésil, alors allié au PT de Lula pour gouverner. Par deux fois, entre 1997 et 2010, il a été élu président du Congrès. Maîtrisant tous les rouages de l’assemblée, il aurait organisé un schéma de ponction de dessous-de-table lié à la signature de contrats publics pour des grands travaux, notamment ceux des stades de la Coupe du Monde de 2014 et des installations pour les Jeux olympiques de Rio de Janeiro de 2016, afin d’arroser les parlementaires et s’assurer ainsi de leur fidélité politique.

On serait là au centre du mécanisme de gouvernement par l’achat de faveurs et le détournement d’argent public à des fins partisanes, révélé par les différentes enquêtes de l’affaire Lava-Jato. Ces soupçons, qui sont déjà des évidences dans l’opinion publique, permettent d’expliquer en bonne partie la très large victoire de Jair Bolsonaro aux élections d’octobre passé.

Bolsonaro, un président qui surfe sur la propreté… jusqu’à quand ?

Car au-delà de ses moulinets idéologiques à propos de l’armement de la population, de la croisade anti-avortement et de la condamnation des homosexuels, le candidat d’extrême-droite a surfé sur des promesses de nettoyage de la corruption politique. Lui a siégé trente ans au Parlement sans s’être, semble-t-il, sali les mains. Mais pas sûr qu’on puisse en dire autant de son entourage!

Jair Bolsonaro a déjà dû se séparer de son ministre-chef du Secrétariat de la Présidence, Gustavo Bebianno, accusé d’avoir détourné des subsides électoraux au profit de membres du parti du chef de l’État dont il était le président, grâce à des candidats prête-noms, lui permettant de récupérer ces subventions pour les reverser ailleurs.

Trente-quatre ans de démocratie retrouvée, deux présidents en prison, deux président(e)s destitués, et une enquête mammouth sur le plus grand scandale de malversation politique qui court depuis 2014, malgré cela la culture du pot-de-vin continue à très bien se porter au Brésil. Le pays n’arrive toujours pas à se délivrer des vampires suceurs de fonds publics. Même si, révélation après révélation, les choses finissent par avancer…

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Politique

La démocratie se manifeste aussi dans la rue

Lorsque des citoyennes et des citoyens se mobilisent, comme ce fut le cas ces dernières semaines en Suisse, certains responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie. Un renversement sémantique révélateur d’une conception étroite et verticale du pouvoir. Pourtant, ces mobilisations rappellent une évidence souvent oubliée: le pouvoir du peuple (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

La vérité est comme un filet d’eau pur

Dans un paysage médiatique saturé de récits prémâchés et de labels de «fiabilité», l’information se fabrique comme un produit industriel vendu sous emballage trompeur. Le point de vue officiel s’impose, les autres peinent à se frayer un chemin. Pourtant, des voix marginales persistent: gouttes discrètes mais tenaces, capables, avec le (...)

Guy Mettan