Publié le 29 avril 2022

© DR

On peut passer cent fois sur cette hauteur, peu après La Chaux-de-Fonds, sans se douter que cette grande ferme, vieille d’à peu près trois siècles, a contenu un trésor artistique. La Cibourg est au point de rencontre de trois cantons: Neuchâtel, Berne et Jura. Un personnage hors du commun y a vécu et mérite d’être connu. C’est possible grâce à un livre et une exposition au Musée national suisse de Prangins.

Charles-François Robert, né en 1769 à Renan, à deux pas de là, a bien rempli ses 44 années de vie. Marchand de vins et de divers biens, il se trouvait à la limite de la Principauté de Neuchâtel et à travers l’Evêché de Bâle du Saint Empire, qui devint terre française après la Révolution et l’arrivée de Napoléon. L’habile homme sut tirer parti de cette position. Il importait des vins de Bourgogne et de Franche-Comté, régions qu’il connaissait bien, et les vendait, probablement en contrebande, aux Neuchâtelois intimés alors par décrets de ne boire que leur piquette locale. 

Ce commerçant avait bon goût. Deux ans après son mariage, il se mit en tête d’embellir son séjour, au premier étage de la ferme, occupée au rez par les bêtes et les dépôts de marchandises. On ne sait trop comment il en vint à commander un grand décor de papiers peints, d’un raffinement extraordinaire, sur le thème des Métamorphoses du poète romain Ovide. L’œuvre, fort coûteuse, fut conçue et réalisée à Besançon selon toute vraisemblance. Il en fut fait quelques copies, on ne sait où, mais seule celle de la Cibourg a traversé les siècles, restée dans la famille dudit Robert jusqu’en 1957! Les propriétaires n’en voulaient plus. L’œuvre fut sauvée et déplacée grâce à quelques connaisseurs neuchâtelois, mais longtemps ignorée. Elle est aujourd’hui admirablement restaurée et présentée au Musée national suisse de Prangins. On en sait gré à sa directrice qui, avec toute une équipe, mena à bien ce travail, Helen Bieri Thomson. Le livre publié à cette occasion comporte des informations savantes mais aussi, surprise, une bande dessinée de Fanny Vaucher qui raconte avec légèreté et précision la destinée de l’œuvre et de son commanditaire.

Pourquoi cette histoire nous fascine-t-elle, au-delà de l’intérêt artistique? Charles-François Robert illustre une part du génie suisse. Un audacieux comme il y en eut tant au XVIIIème, au XIXème siècle et plus tard, qui avait le regard large, une énergie infatigable, l’attirance des arts et aussi le sens politique. On le voit, posant avec sa femme, dans un portrait (exposé à Prangins) dû au peintre lucernois Joseph Reinhart. En redingote, avec une cocarde bleu-blanc-rouge au sommet de son bicorne, signe ostensible de son penchant pour la France révolutionnaire et pour la République helvétique voulue par Napoléon. 

Dans son salon de la «Bise noire», le beau nom de la ferme, bien que si proche de la frontière neuchâteloise, on était loin du puritanisme protestant de la Principauté prussienne. Les images inspirées d’Ovide sont certes accompagnées d’une profusion de fleurs innocentes mais les scènes sont lestes, montrant toutes sortes de galipettes, des dames peu vêtues et des hommes joyeusement entreprenants, et aussi d’aimables frôlements entre filles. Ce qui ne choqua guère, semble-t-il, les invités choisis de la Cibourg.

Les Métamorphoses qui ont inspiré cette œuvre étaient en fait un long poème érotique, en quinze livres et douze mille vers, où se retrouvent maints récits mythologiques, où toutes sortes de divinités fraient avec les humains pour leurs plaisirs, leurs souffrances et leurs morts. Le grand Ovide, né 43 ans avant Jésus, connut les honneurs et fréquenta les hauts pouvoirs, mais il poussa trop loin son goût de la liberté et pour avoir critiqué l’empereur Auguste, il dut quitter Rome, relégué sur la Mer noire, à Tomis, ville peuplée de Grecs, l’actuelle Constanza roumaine. Le poète y mourut à l’âge de 60 ans.

«Tout change, rien ne meurt: le souffle vital n’arrête pas de souffler, ici et là, prenant possession à son gré de toutes sortes de créatures différentes; des corps des bêtes, il passe à ceux des hommes, et des nôtres à ceux des bêtes; jamais il ne s’épuise.» Ovide, Les Métamorphoses, Livre XV.

Charles-François Robert connaissait-il tout cela? Mystère. Mais qu’il soit remercié de nous rappeler ce chapitre de la littérature universelle et d’avoir mis sous nos yeux une œuvre artistique majeure du XVIIIème siècle.


«Ovide dans le Jura, l’étonnante histoire d’un papier peint», sous la direction de Helen Bieri Thomson, Editions Livreo/Alphil, 142 pages.

Exposition au Château de Prangins – Musée national suisse, jusqu’au 30 octobre 2022.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Histoire

Quand remontent les fantômes du passé

Ce livre n’est ni un roman ni un travail d’historien. «Les zones grises du passé», d’Alexandra Saemmer, est une «enquête familiale à la lisière du Troisième Reich», comme indiqué en surtitre. Une plongée dans le destin d’un communauté peu connue, les Sudètes. Ouvrage troublant à maints égards.

Jacques Pilet
Politique

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Pacifistes, investissez dans l’armement!

Le journal suisse alémanique «SonntagsZeitung» n’a aucun scrupule: dans sa rubrique Argent, il recommande désormais, avec un certain enthousiasme, d’acheter des actions dans le secteur de la défense… lequel contribue à la paix, selon certains financiers.

Marco Diener
Culture

Vallotton l’extrême au feu de glace

A propos de la rétrospective «Vallotton Forver» qui a lieu à Lausanne, dix ans après l’expo déjà mémorable du Grand Palais à Paris, et d’un petit livre d’une pénétrante justesse sensible de Maryline Desbiolles.

Jean-Louis Kuffer
Histoire

La Suisse des années sombres, entre «défense spirituelle» et censure médiatique

En période de conflits armés, la recherche de la vérité est souvent sacrifiée au profit de l’union nationale ou de la défense des intérêts de l’Etat. Exemple en Suisse entre 1930 et 1945 où, par exemple, fut institué un régime de «liberté surveillée» des médias qui demandait au journaliste d’«être (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

Qui a des droits et qui n’en a pas, la démocratie à géométrie variable

Les votations cantonales vaudoises en matière de droits politiques, notamment pour les résidents étrangers, soulèvent des questions allant bien au-delà des frontières cantonales et nationales. Qu’est-ce qu’une communauté? Qui a le droit d’en faire partie? Qui en est exclu? Est-ce la raison et la logique ou bien plutôt les affects (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les BRICS futures victimes du syndrome de Babel?

Portés par le recul de l’hégémonie occidentale, les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — s’imposent comme un pôle incontournable du nouvel ordre mondial. Leur montée en puissance attire un nombre croissant de candidats, portés par la dédollarisation. Mais derrière l’élan géopolitique, l’hétérogénéité du groupe révèle des (...)

Florian Demandols
Politique

Pologne-Russie: une rivalité séculaire toujours intacte

La Pologne s’impose désormais comme l’un des nouveaux poids lourds européens, portée par son dynamisme économique et militaire. Mais cette ascension reste entravée par un paradoxe fondateur: une méfiance atavique envers Moscou, qui continue de guider ses choix stratégiques. Entre ambition et vulnérabilité, la Pologne avance vers la puissance… sous (...)

Hicheme Lehmici
SantéAccès libre

PFAS: la Confédération coupe dans la recherche au moment le plus critique

Malgré des premiers résultats alarmants sur l’exposition de la population aux substances chimiques éternelles, le Conseil fédéral a interrompu en secret les travaux préparatoires d’une étude nationale sur la santé. Une décision dictée par les économies budgétaires — au risque de laisser la Suisse dans l’angle mort scientifique.

Pascal Sigg
Politique

Quand la religion et le messianisme dictent la géopolitique

De Washington à Jérusalem, de Téhéran à Moscou, les dirigeants invoquent Dieu pour légitimer leurs choix stratégiques et leurs guerres. L’eschatologie, jadis reléguée aux textes sacrés ou aux marges du mysticisme, s’impose aujourd’hui comme une clé de lecture du pouvoir mondial. Le messianisme politique n’est plus une survivance du passé: (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La neutralité fantôme de la Suisse

En 1996, la Suisse signait avec l’OTAN le Partenariat pour la paix, en infraction à sa Constitution: ni le Parlement ni le peuple ne furent consultés! Ce document, mensongèrement présenté comme une simple «offre politique», impose à notre pays des obligations militaires et diplomatiques le contraignant à aligner sa politique (...)

Arnaud Dotézac
Politique

Honte aux haineux

Sept enfants de Gaza grièvement blessés sont soignés en Suisse. Mais leur arrivée a déclenché une tempête politique: plusieurs cantons alémaniques ont refusé de les accueillir, cédant à la peur et à des préjugés indignes d’un pays qui se veut humanitaire.

Jacques Pilet
Economie

Le secret bancaire, un mythe helvétique

Le secret bancaire a longtemps été l’un des piliers de l’économie suisse, au point de devenir partie intégrante de l’identité du pays. Histoire de cette institution helvétique, qui vaut son pesant d’or.

Martin Bernard
Sciences & Technologies

Des risques structurels liés à l’e-ID incompatibles avec des promesses de sécurité

La Confédération propose des conditions d’utilisation de l’application Swiyu liée à l’e-ID qui semblent éloignées des promesses d’«exigences les plus élevées en matière de sécurité, de protection des données et de fiabilité» avancées par l’Administration fédérale.

Solange Ghernaouti
Politique

Les poisons qui minent la démocratie

L’actuel chaos politique français donne un triste aperçu des maux qui menacent la démocratie: querelles partisanes, déconnexion avec les citoyens, manque de réflexion et de courage, stratégies de diversion, tensions… Il est prévisible que le trouble débouchera, tôt ou tard, sous une forme ou une autre, vers des pouvoirs autoritaires.

Jacques Pilet