Olaf Scholz: «le pathos de la sobriété ostentatoire»

Publié le 10 décembre 2021

Olaf Scholz en août 2021. – © Michael Lucan – CC-BY-SA 3.0 de

Le nouveau chancelier d’Allemagne est plutôt bien vu par les voisins. Mais peu connu des francophones. Le correspondant du «Tagesanzeiger» à Berlin en fait un portrait piquant. Quel parcours!

«Cela fait presque un demi-siècle qu’Olaf Scholz fait de la politique, et un regard sur ses débuts indique combien de temps s’est écoulé. Des photos montrent un jeune socialiste hambourgeois à la crinière bouclée, avec une veste en cuir et des lunettes d’intellectuel, qui pense que le « capitalisme monopoliste d’Etat » est à bout de souffle et se bat pour le surmonter. Dans des articles qu’il écrit pour des publications de gauche, ce futur juriste fustige l’OTAN comme étant « agressivement impérialiste » et l’Allemagne comme étant « le bastion européen du grand capital ». Au début des années 1980, le Juso (jeune socialiste) proteste dans la rue contre les plans de réarmement d’Helmut Schmidt, le chancelier de son propre parti. Schmidt, qui gouverne alors avec les libéraux, place « le maintien nu du pouvoir au-dessus de toute forme de débat sur le fond ». Ce sont à peu près les mêmes mots que le vice-chancelier a dû entendre ces dernières années de la part de ses propres jeunes socialistes, qui l’ont accusé de trahir les idéaux de gauche. Le jeune Scholz s’est rapidement « désintoxiqué » des rituels idéologiques, comme il l’a dit lui-même un jour. La politique locale et son travail d’avocat pour les syndicats lui ont appris une autre primauté: celle du réalisable et du progrès, petit mais quantifiable. Aujourd’hui, Scholz cite Schmidt, l’ennemi de sa jeunesse politique, comme un modèle. Schmidt, le chancelier de crise des années 1970, était lui aussi un hanséatique, un homme politique froid, pragmatique, parfois hautain, qui s’entendait bien avec le FDP et réprimandait les critiques de gauche en disant que ceux qui avaient des « visions » devaient aller chez le médecin.»

L’expérience et le professionnalisme du nouveau chancelier ne sont contestés par personne. Longtemps maire de Hambourg, secrétaire général du SPD sous Schröder, puis ministre pendant six ans aux côtés d’Angela Merkel. Dont il a beaucoup appris. «Comme Merkel, il sait se taire et attendre – jusqu’à ce qu’une décision soit mûre.»

Pas de défauts, vraiment? Le journaliste du TAZ, Daniel Eigenmann, qui observe le personnage depuis 2015 à Berlin, n’est pas tendre: «Cet homme petit et mince au crâne dégarni ne semble pas seulement cassant, ennuyeux, sans humour et sans émotion, il insiste même sur ce point. Il revendique le « charisme du réalisme », a-t-il dit un jour. Mieux vaut être fiable qu’éblouissant, c’est ce qui caractérisait déjà Merkel. Comme la stoïcienne d’Uckermark, il cultive le pathos de la sobriété ostentatoire. Mais contrairement à Merkel, il est aussi considéré en petit comité comme prétentieux, donneur de leçons et arrogant. Scholz est probablement souvent le plus intelligent dans la pièce, disent les gens qui le connaissent bien. Mais il aime aussi le faire sentir aux autres. Cela n’a jamais été le cas avec Merkel.»


Lire l’article original.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Economie, PolitiqueAccès libre

Une Allemagne brisée: l’Europe face à son suicide économique

En 2026, l’Allemagne affronte une crise industrielle profonde qui dépasse le simple cycle économique. La première économie européenne paie l’empilement de choix politiques ayant fragilisé son appareil productif, sur fond d’énergie coûteuse, de pressions géopolitiques et de transition verte mal conçue. L’UE est désormais confrontée à ses contradictions.

Michel Santi
Politique

Terrorisme: Berlin frappé au cœur

L’actualité, proche et tragique, ou spectaculaire et géopolitique, a éclipsé l’évènement. Parlant lui aussi. Le terrorisme a plongé une partie de Berlin dans le noir: le groupe d’extrême-gauche Vulkan a incendié un centre de distribution électrique dans la nuit du 3 au 4 janvier. Les Berlinois se demandent comment on (...)

Jacques Pilet
Politique

La démocratie se manifeste aussi dans la rue

Lorsque des citoyennes et des citoyens se mobilisent, comme ce fut le cas ces dernières semaines en Suisse, certains responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie. Un renversement sémantique révélateur d’une conception étroite et verticale du pouvoir. Pourtant, ces mobilisations rappellent une évidence souvent oubliée: le pouvoir du peuple (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

La vérité est comme un filet d’eau pur

Dans un paysage médiatique saturé de récits prémâchés et de labels de «fiabilité», l’information se fabrique comme un produit industriel vendu sous emballage trompeur. Le point de vue officiel s’impose, les autres peinent à se frayer un chemin. Pourtant, des voix marginales persistent: gouttes discrètes mais tenaces, capables, avec le (...)

Guy Mettan
Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer
Histoire

80 ans de l’ONU: le multilatéralisme à l’épreuve de l’ère algorithmique

L’Organisation des Nations unies affronte un double défi: restaurer la confiance entre Etats et encadrer une intelligence artificielle qui recompose les rapports de pouvoir. Une équation inédite dans l’histoire du multilatéralisme. La gouvernance technologique est aujourd’hui un champ de coopération — ou de fracture — décisif pour l’avenir de l’ordre (...)

Igor Balanovski
Sciences & TechnologiesAccès libre

Les réseaux technologiques autoritaires

Une équipe de chercheurs met en lumière l’émergence d’un réseau technologique autoritaire dominé par des entreprises américaines comme Palantir. À travers une carte interactive, ils dévoilent les liens économiques et politiques qui menacent la souveraineté numérique de l’Europe.

Markus Reuter
Politique

Un nouveau mur divise l’Allemagne, celui de la discorde

Quand ce pays, le plus peuplé d’Europe, est en crise (trois ans de récession), cela concerne tout son voisinage. Lorsque ses dirigeants envisagent d’entrer en guerre, il y a de quoi s’inquiéter. Et voilà qu’en plus, le président allemand parle de la démocratie de telle façon qu’il déchaîne un fiévreux (...)

Jacques Pilet
Politique

Et si l’on renversait la carte du monde!

Nos cartes traditionnelles, avec le nord en haut et le sud en bas, offrent un point de vue arbitraire et distordu qui a façonné notre vision du monde: l’Afrique, par exemple, est en réalité bien plus grande qu’on ne le perçoit. Repenser la carte du globe, c’est interroger notre perception (...)

Guy Mettan
Politique

En Afrique, à quoi servent (encore) les élections?

Des scrutins sans surprise, des Constitutions taillées sur mesure, des opposants muselés: la démocratie africaine tourne à la farce, soutenue ou tolérée par des alliés occidentaux soucieux de préserver leurs intérêts. Au grand dam des populations, notamment des jeunes.

Catherine Morand
Economie

Où mène la concentration folle de la richesse?

On peut être atterré ou amusé par les débats enflammés du Parlement français autour du budget. Il tarde à empoigner le chapitre des économies si nécessaires mais multiplie les taxes de toutes sortes. Faire payer les riches! Le choc des idéologies. Et si l’on considérait froidement, avec recul, les effets (...)

Jacques Pilet