Mussolini, la leçon de populisme

Publié le 4 février 2020

Antonio Scurati, spécialiste de Mussolini, explique en quoi le « duce » est le modèle des leaders populistes d’aujourd’hui. – © Corriere TV

Auteur d’un roman magistral sur la montée du fascisme, l’écrivain italien Antonio Scurati répond en 3.30 min chrono et en vidéo à la question que tout le monde lui pose: quel rapport entre le «duce» et les leaders populistes d’aujourd’hui?

Ce n’est pas une réflexion exhaustive sur le populisme. Juste une petite vidéo de trois minutes et demi, très éclairante, diffusée (en italien) sur le site du Corriere della sera. Antonio Scurati, auteur d’un roman époustouflant sur la naissance du fascisme et sur la figure de Benito MussoliniM. Il figlio del secolo. Bompiani, 2019, non encore traduit – explique en quoi l’homme qui a fasciné l’Italie dans la première moitié du XXème siècle peut être considéré comme un prototype des populistes contemporains.

L’écrivain s’appuie pour cela sur deux citations où Mussolini s’autodéfinit. Elles datent de 1919, alors que le futur «duce» n’était encore qu’«un jeune marginal en quête de pouvoir».

Première citation:

«Je suis comme les bêtes, je flaire le temps qui vient.»

Mussolini, commente Scurati, affirme par là que ce qui fait le politicien, ce n’est pas sa capacité à promouvoir des idées et des programmes mais à flairer l’humeur des masses. Et lorsqu’on se concentre sur l’humeur, on ne récolte que les humeurs noires, la frustration, la haine, le ressentiment. L’art du politicien consiste donc, selon «l’enfant du siècle», à se remplir du mécontentement des foules, à le conforter et à décider en fonction.

Dans la seconde citation –

«Je suis l’homme de l’après et j’en suis fier»-  Mussolini confirme cette posture: il n’est pas celui qui voit loin et dessine un horizon idéal: Il «cueille l’événement et le chevauche».

En deux phrases, note encore Scurati, le «duce» définit «une nouvelle typologie du leader à l’ère des masses»: non pas le chef visionnaire qui précède le peuple sur la voie d’objectifs trop idéaux et lointains pour être perceptibles par une majorité. Mais le chef qui conduit la foule en quelque sorte par derrière: en la suivant et en la confortant dans ses mauvaises humeurs, car il sait les flairer comme un chien flaire le temps qu’il fera demain. 

Ce n’est pas la doctrine affichée – fasciste ou autre – mais bel et bien cette manière d’être chef qui définit ce que nous appelons un leader populiste aujourd’hui, conclut Antonio Scurati. Et le romancier à succès – qui a dirigé, à Bergame, le Centre d’études sur les langages de la guerre et de la violence – de laisser à chacun le soin de décider quelle figure contemporaine correspond au modèle.


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