La civilisation, un concept de droite?

Publié le 11 juin 2021

«Allégorie de la civilisation», de Charles Dupuis et Paul Ponce Antoine Robert, 1ère moitié du 18e siècle. – © DR

Le choc des civilisations, c’est maintenant! Le concept de civilisation est soit banni du vocabulaire soit utilisé à outrance. La civilisation, une notion impérialiste et raciste dont l’usage est révolu, pour une certaine gauche? La civilisation, l’enjeu majeur des grands débats actuels, pour une certaine droite?

Autant dire qu’on est mal barré. Se poser la question de savoir si la civilisation est un concept de droite nous place face à deux difficultés principales. La première, qu’entend-on par civilisation? La seconde, qu’entend-on par droite?

Ce qu’une civilisation n’est pas

La notion de civilisation souffre de son usage abusif. Tout serait affaire de civilisation! Ce sont surtout des politiques et des intellectuels classés à droite qui en usent et abusent. La religion, c’est une affaire de civilisation. Soit. Boire un café au bistrot, c’est une affaire de civilisation. Passe encore. Les culottes que l’on endosse le matin, c’est une affaire de civilisation. Ça va loin, trop loin. La civilisation est invoquée dès qu’il s’agit d’aborder un sujet qui s’approche vaguement de l’identité d’un peuple ou d’une nation.

L’attitude inverse n’est pas plus arrangeante. Les politiques et intellectuels d’une certaine gauche actuelle se gardent beaucoup plus de parler de civilisation. Question de prudence? Pas vraiment. C’est plutôt une question d’ignorance, voire de lâcheté. Ignorance dans la mesure où pour ces gens-là, civilisation ne veut dire qu’impérialisme qui veut dire méchant qui veut dire pas bien. Lâcheté lorsque ces gens ont bien conscience qu’il y a un problème au niveau civilisationnel mais qu’ils ne peuvent idéologiquement pas l’admettre.

Ce qu’est une civilisation

Qu’est-ce qu’une civilisation alors? La nuance est-elle seulement possible face à un terme si lourd de sens?

Il y a plusieurs définitions, dont trois principales. La première voit la civilisation comme l’opposé de la sauvagerie ou de la barbarie. Une société devient civilisée dès lors qu’elle a atteint un certain de degré d’organisation, de richesse culturelle et de morale.

La deuxième voit la civilisation sous un angle exclusivement social. La civilisation se construit par des œuvres sociales. Ce sont les lois et les institutions qui font une civilisation. La civilisation, c’est l’ensemble des œuvres collectives au service de la société.

La troisième définition est la moins exclusive. Elle s’applique à l’ensemble des peuples et des sociétés. On parle dans cette troisième acception des civilisations plutôt que de la civilisation. Toutes les civilisations se valent, chacune dans ses caractéristiques et ses différences.

La civilisation implique une société construite autour de cités, organisées comme un Etat, avec ses hiérarchies, sa production, son commerce, ses monuments, ses sciences, ses arts, et son écriture. La civilisation, c’est une culture élevée à un certain niveau. Une civilisation naît du mariage entre une culture et une structure sociale.

En résumé, la civilisation est, dans le sens le plus large du terme, l’ensemble des connaissances techniques et intellectuelles, des pratiques sociales et morales d’une société donnée et délimitée géographiquement.

On ne parle pas tant de civilisation suisse ou française. On parle de culture suisse, de culture française. Mais on parle bien de civilisation européenne occidentale, parce que les différentes cultures européennes se réunissent sous des traits sociaux et moraux communs, à commencer par le christianisme et son héritage, qui en font une civilisation.

Un concept de droite?

Qu’est-ce que la droite? Par droite, on entend une droite économique qui repose sur l’initiative privée, où l’intervention de l’état est limitée. Le rôle de l’état doit se concentrer sur le régalien, c’est-à-dire la souveraineté en matière de défense, maintien de l’ordre, justice et création de monnaie. Par droite, on entend également une droite sociétale, qui considère que la société doit reposer sur les structures traditionnelles: famille, religion, patrie.

Est-ce que, pour autant, la droite a le monopole du concept de civilisation? Non, mais elle est experte en usage abusif du mot. L’hypocrisie et la peur sont souvent au rendez-vous. Une femme musulmane qui porte un voile est-elle vraiment une menace pour la civilisation européenne? Des requérants d’asile érythréens menacent-ils notre civilisation? Porter un prénom étranger est-ce encore un affront envers notre civilisation?

Non. Ceux qui sont désignés par une certaine droite comme étant les responsables de l’effondrement de notre civilisation n’en sont que les boucs émissaires. Comment intégrer des étrangers à notre société et les assimiler à notre civilisation si nous n’avons à leur proposer que de la tiédeur? Qu’on témoigne des identités fortes qui habitent notre culture. Que l’on soit fier de notre foi chrétienne. Ou que l’on soit fier de notre laïcité. Ou même que l’on affirme avec force notre anticléricalisme. Mais que l’on soit convaincu!

Le problème civilisationnel vient de l’intérieur. Il vient de nous, Européens, qui troquons notre identité et nos valeurs les plus profondes contre des courants de pensée à la mode ou contre des intérêts économiques.

Nous délaissons la culture, nous délaissons notre culture, et nous nous étonnons ensuite que d’autres arrivent avec leur culture et leur identité, qui, face au vide, prennent la place. Nous censurons l’humour, nous piétinons l’art du débat, nous vomissons l’esprit de tolérance, nous nous soumettons gentiment à tout genre de pression sociale, et puis nous sommes surpris de voir que nos libertés volent en éclats.

Et la gauche?

La gauche d’aujourd’hui est plus mal à l’aise avec le terme de civilisation. Pourtant, en prônant l’interventionnisme des états européens pour promouvoir les droits de l’Homme dans le monde entier, une certaine gauche actuelle invoque aussi la notion de la civilisation, sans le savoir ou sans le vouloir. Ou en faisant de la lutte féministe une lutte universelle et en propageant ses valeurs de par le monde, cette gauche progressiste entre aussi dans une mission civilisatrice. Ce qui n’est d’ailleurs pas forcément mauvais.

Proposer ou imposer un élément fondamental de sa civilisation à une autre culture, c’est déjà vouloir civiliser autrui. Comme les Européens l’ont fait autrefois par la colonisation, et par la christianisation du tiers-monde. Comme l’ont fait les Américains par la culture pop’, la puissance militaire et la technologie. Comme le font aujourd’hui les Chinois par le commerce globalisé.

Invoquer la civilisation

Invoquer la civilisation demande de croire à quelque chose de plus grand que nous, à quelque chose qui nous dépasse, à une histoire, à une identité, à des valeurs communes. La notion de civilisation appelle à la transcendance. Invoquer la civilisation, c’est invoquer une culture commune qui a façonné et rassemblé des peuples différents, c’est invoquer une Histoire commune et un destin commun.

Il n’y pas de civilisation de l’individualisme. Il n’y a de civilisation que dans la communauté des peuples qui acceptent des règles communes et des valeurs qui les font vibrer à l’unisson. Peu importe qu’il s’agisse de la foi chrétienne, de la foi des Lumières, de la foi des Droits de l’Homme ou du désir ardent du Grand Soir.

Ce qui importe, c’est de regarder dans la même direction et de se sentir frères d’un même héritage avec un projet commun. Sinon, nous mourrons, et nous nous soumettrons à une autre civilisation. La nature a horreur du vide. Quand une civilisation se meurt, une autre est déjà là prête à la remplacer. Et pas sûr que ce soit pour le meilleur. A nous de voir ce que nous voulons laisser à nos pays, à nos villes, à nos terres, à nos fils, à nos libertés.

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