L’effet Bolsonaro: dépit et revanche

Publié le 8 octobre 2018

Le conservatisme a trouvé son candidat au Brésil. – © Facebook

Comment peut-on être une femme noire, pauvre, transsexuelle habitant une favela et voter pour Jair Bolsonaro?! Wladimir, directeur d’une radio communautaire dans une favela de Rio de Janeiro, m’a envoyé ce message désespéré juste avant les élections brésiliennes. Il résume parfaitement l’incongruité du candidat qu’on nomme un peu rapidement le Trump des tropiques et qui vient de remporter le premier tour du scrutin présidentiel du 7 octobre avec 46,03% des voix. Son rival du Parti des Travailleurs (PT), Fernando Haddad, ancien ministre de l’éducation puis maire de São Paulo, adoubé par Lula, a obtenu 29,27%.

Certes, selon le dernier sondage de l’IBOPE avant le vote, le candidat d’extrême-droite Jair Bolsonaro était soutenu avant tout par des hommes (39%) aisés (51%), universitaires (43%) blancs (37%) et évangélistes (43%). Mais selon le même sondage, on constate qu’un électeur pauvre sur cinq et un jeune sur trois se prononçait en sa faveur.

Dans le chaos économique et politique du Brésil, les responsables du Parti des Travailleurs (PT) ont fait, comme les démocrates aux États-Unis en 2016, un mauvais choix de candidat. Les Brésiliens de toutes conditions en avaient assez d’une classe politique corrompue, tous partis confondus. En présentant Fernando Haddad, le PT a, comme dans le cas de Hillary Clinton, proposé un autre membre de ce qui est considéré comme l’establishment. Mais contrairement à Trump, Bolsonaro fait aussi partie de cette classe de politiciens aux confortables indemnités. Sa chance est qu’il n’a, jusqu’à présent, pas trop fait parler de lui car il n’a tout simplement pas fait grand chose à la Chambre des députés où il siège depuis 18 ans. Cela lui permet de poser en homme nouveau et providentiel face à une population déboussolée. 

Une chute aux lourdes conséquences

La chute du Brésil initiée en 2014 par une crise économique révélatrice des failles de la croissance précédente a été de la même ampleur que les espoirs suscités sous la fin du mandat de Henrique Cardoso puis de ceux de Lula. De 2008 à 2016, j’ai parcouru le Brésil et tout particulièrement les favelas de Rio de Janeiro avec le journaliste Jean-Jacques Fontaine dans le cadre de notre projet de formation en journalisme dans les radios communautaires. Pour beaucoup de nos interlocuteurs, la vie quotidienne avait changé au début de cette période: les royalties du pétrole à Rio de Janeiro et les revenus issus de l’exportation massive de commodités (soja, fer, coton, sucre, viande, oranges, etc.) avaient permis à trente millions de Brésiliens de sortir de la pauvreté. Les allocations sociales (bolsa familia) et l’aide aux paysans pauvres (bolsa verde) avaient, malgré toutes leurs faiblesses, ôté l’angoisse du lendemain à un secteur gigantesque de la population brésilienne.

De vastes programmes de formation pour adulte et d’appui aux petites et moyennes entreprises (SEBRAE, SENAI, SENAC) ont aidé à tisser un réseau économique régional sans précédent et fait migrer des millions de personnes hors du secteur informel. Si de nombreux bénéficiaires de cette embellie de l’époque votent maintenant pour le candidat provocateur Bolsonaro, c’est plus par dépit que par enthousiasme.

Retour du chômage

Car la déconfiture économique liée à la chute des prix du pétrole et d’autres produits d’exportation a ramené le chômage. Les différents États du pays n’ont plus les moyens de poursuivre leurs programmes sociaux et les jeunes sans emploi et sans espoir sont redevenus de la chair à canon des groupes mafieux. Je n’oserais plus entrer dans la plupart des favelas où nous avons laissé de nombreux amis.

Mais Jair Bolsonaro n’est pas que le représentant d’une extrême-droite délirante passionnée par les armes à feu. Il représente aussi une certaine revanche d’une classe moyenne supérieure qui n’a jamais digéré l’accès des «farofeiros» (littéralement les mangeurs de farine de manioc) à un mode de vie qui se rapprochait timidement du leur. Ils n’ont jamais pardonné à Lula ses fautes de grammaire et son charisme qui avait même séduit parfois certains habitants des beaux quartiers. Pour eux, l’élection de Jair Bolsonaro c’est simplement le retour aux «vraies» valeurs conservatrices.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Politique

La démocratie se manifeste aussi dans la rue

Lorsque des citoyennes et des citoyens se mobilisent, comme ce fut le cas ces dernières semaines en Suisse, certains responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie. Un renversement sémantique révélateur d’une conception étroite et verticale du pouvoir. Pourtant, ces mobilisations rappellent une évidence souvent oubliée: le pouvoir du peuple (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

La vérité est comme un filet d’eau pur

Dans un paysage médiatique saturé de récits prémâchés et de labels de «fiabilité», l’information se fabrique comme un produit industriel vendu sous emballage trompeur. Le point de vue officiel s’impose, les autres peinent à se frayer un chemin. Pourtant, des voix marginales persistent: gouttes discrètes mais tenaces, capables, avec le (...)

Guy Mettan