L’avenir de l’Europe s’écrit à l’Est

Publié le 20 septembre 2024

Dans la capitale serbe, la Belgrade Tower, le plus haut building de la région, symbolise le nouveau visage et le tournant capitaliste du pays. © kallerna – Own work – CC BY-SA 4.0

Après plus de trente ans, la rupture entre l'Europe de l'Ouest et l'ancien bloc soviétique n'a toujours pas cicatrisé. En dépit des clichés misérabilistes, l'Europe de l'Est semble néanmoins bien équipée pour l'avenir. Tandis que l'Europe de l'Ouest s'enfonce dans une crise systémique.

Un récent article du Matin expliquait qu’en dépit d’une croissance du PIB national de 1,3%, les Suisses sont en train de perdre 0,4% en pouvoir d’achat par habitant. Ce qui signifie que même si les recettes sont en augmentation, celles-ci sont annulées par le renchérissement du coût de la vie. Or ceci se produit hors récession ou crise particulière. Les auteurs de ces analyses ne mettent en cause que la politique migratoire. Le quasi doublement de l’afflux migratoire entre 2022 et 2023 en Suisse, mais également sur toute l’Europe continentale, exercerait une pression intenable sur le marché du travail et de l’immobilier.

Pointer du doigt l’immigration, même si cela n’est pas sans fondement, ne suffit pas. Cela dissimule d’autres causes plus profondes, plus durables aussi. Cela fait des années maintenant que l’explosion du coût de la vie, la chute de natalité, la désindustrialisation, la crise de l’enseignement supérieur et le ralentissement de l’innovation pèsent sur la croissance et sur les perspectives économiques à long terme, de la Suisse comme de l’ensemble de l’Europe occidentale. La politique migratoire, pour inadaptée qu’elle soit, semble être un facteur aggravant et non une cause première.

L’accélération subite de l’ouverture des frontières avait été décidée unilatéralement par Angela Merkel en août 2015 avec son fameux «Wir schaffen das». D’une seule phrase et comme elle en est coutumière, l’Allemagne avait forcé la main de ses partenaires. Les récentes victoires de l’AfD en sont le résultat électoral. Mais la chute de la croissance et la crise industrielle qui s’installent désormais outre-Rhin proviennent, elles, de plus loin. En France, un marasme politique d’une gravité inédite sous la Vème République menace de blocage le gouvernement, mais aussi l’économie toute entière. En Italie, les bénéfices du début de l’ère Meloni sont déjà oubliés, tandis que la croissance replonge dans le rouge. L’Espagne résiste un peu mieux, mais les perspectives y sont peu réjouissantes. La Scandinavie et la Hollande, traditionnellement plus solides et régulières que le reste de l’Europe, sont également en train de connaître des troubles sociaux et des drames électoraux auxquels on les croyait immunes.

Dans toutes les grandes capitales européennes, comme en Suisse, le marché de l’immobilier, clé de voûte de l’économie et de la société, connaît depuis deux ans en tout cas une stagnation structurelle. En Suisse la croissance de ce marché, désormais anémique, avait été en moyenne de 3,4% par an pendant 20 ans, tandis que l’augmentation des salaires était de 0,9% par an. Cette réalité est reflétée un peu partout en Europe occidentale, où un nombre croissant de personnes, essentiellement parmi les jeunes, ne peuvent même plus imaginer devenir propriétaires, à moins de s’endetter dans des conditions punitives pendant des décennies. On pourrait arguer que la croissance reprendra. Mais lorsqu’on a atteint des prix supérieurs à 20’000 francs au mètre carré, on est contraint d’admettre qu’atteindre 40’000 francs, ou même 30’000 francs au mètre carré d’ici dix ou vingt ans relève de l’illusion. Les années de croissance sont derrière nous. Cette stagnation est réelle. Au mieux, elle durera.

Il résulte de tous ces facteurs une situation nouvelle en Europe occidentale. L’accès à la propriété, les opportunités professionnelles, la stabilité économique, la croissance régulière, tous ces biens que l’on croyait acquis sont aujourd’hui remis en question. Et comme il n’existe pas de cause manifeste pour ce repli généralisé, pas de récession, de crise du pétrole ou de krach boursier, c’est-à-dire pas de cause conjoncturelle, on est bien obligé de considérer la possibilité d’une cause structurelle. En d’autres termes, il n’est désormais plus absurde de contempler l’éventualité, non pas d’une crise, mais d’un affaissement de l’Europe occidentale sur la moyenne ou même sur la longue durée.

La situation à l’est de l’Europe est toute autre, et demeure largement ignorée des médias occidentaux. Cela fait plus de trente ans maintenant que le continent a été réunifié après l’effondrement du système soviétique. Depuis, en dépit des promesses faites aux Etats nouvellement intégrés à l’UE, les anciens membres du Pacte de Varsovie sont demeurés à la marge du miracle économique des années 90 et 2000. Considérés en gros comme des mines à bras et colonisés par des milliers d’usines de sous-traitance allemandes, françaises, italiennes et autrichiennes, ces pays sont parvenus à revenir en partie sur un retard économique et institutionnel considérable. En dépit des dizaines de milliards de subventions européennes, le prix à payer aura été effrayant: depuis 1990, les pays de l’Europe centrale et orientale ont perdu pas loin de 25 millions d’habitants, absorbés régulièrement par l’Europe de l’Ouest. Ces émigrés sont bien évidemment jeunes et éduqués la plupart du temps, et laissent derrière eux des villes et des campagnes mortes. C’est aujourd’hui le défi principal qui se dresse devant des pays comme la Bosnie ou le Kosovo: perdant pas loin de 5% de leur population chaque année, la menace d’une disparition biologique est réelle.

Néanmoins, ces départs en masse sont également le reflet d’un aspect fondamental qui semble avoir disparu en Occident: l’espoir d’une vie meilleure. Tous ces jeunes qui prennent un aller simple pour Düsseldorf ou Malmö ont faim et sont prêts à bien des sacrifices pour réaliser leurs rêves. Ils ont connu des circonstances économiques souvent compliquées et préfèrent de très loin prendre le risque de la déception que de croupir dans une petite ville de Hongrie, de Serbie ou de Slovaquie.

Ce qui ne signifie toutefois pas que la situation dans ces pays soit mauvaise, loin s’en faut. Même si elle est souvent circonscrite aux grandes agglomérations, la croissance économique en Europe de l’Est est solide. En Serbie où je réside, elle est d’environ 4% par an depuis dix ans et les perspectives sont très musclées pour les années à venir. Dans tous les pays de la région, les grandes villes connaissent un boom de la construction sans précédent. Le salaire moyen en Serbie a plus que doublé depuis dix ans et a dépassé les 1’000 euros, ce qui semblait tout à fait impossible alors. A travers tous ces pays, les marchés de l’immobilier et de l’emploi ont acquis une sophistication et un volume suffisants pour permettre à une authentique classe moyenne d’émerger et de se structurer. Atteindre 5’000 euros du mètre carré à Zagreb, Belgrade, Bratislava ou Budapest est encore hors du commun, mais c’est désormais concevable. Cela ouvre des perspectives de croissance sur le long terme, là où celles-ci sont bouchées à l’ouest. Les jeunes continuent, à un rythme moins soutenu désormais, d’émigrer. Mais ils reviennent de plus en plus souvent s’établir et entreprendre dans leurs pays, non pas par lassitude, mais parce que le marché le leur permet désormais. Une jeune amie, ingénieure formée à Belgrade, a été engagée il y a trois ans par le CERN à Genève. Déjà elle songe à revenir pour profiter des vents ascendants dans sa patrie d’origine. Une autre, artiste tout à fait reconnue à Londres, est revenue à Belgrade où il lui est encore possible de louer un immense studio au centre-ville sans se ruiner.

Autrement dit, pour la première fois depuis très, très longtemps, la génération des 15-30 ans en Europe de l’Est est assurée, d’un point de vue statistique, de vivre mieux que celle de ses parents. Or en Europe de l’Ouest, c’est exactement l’inverse qui se produit. Les jeunes y sont assurés de vivre moins bien que leurs parents. Les uns ont tout à gagner de l’avenir, les autres tout à perdre. A l’Est, les jeunes sont nés dans des pays où les systèmes politiques ont été disqualifiés dans la honte, ils sont vaccinés contre les illusions et la suffisance. Si l’Union européenne a perdu pour eux une bonne part de sa crédibilité, ils témoignent d’un désir d’Europe au sens civilisationnel, comme n’en sont plus capables leurs cousins occidentaux. Ceux-ci, héritiers des vainqueurs de l’Allemagne et du communisme sont victimes, comme tous les héritiers, de la certitude de leur supériorité morale passée, sans aucun projet pour l’avenir.

Au terme d’un XXème siècle qui l’aura presque réduite à néant, à travers la Seconde Guerre mondiale et les décennies de communisme, l’Europe de l’Est est enfin en train de renaître et de revivre. Et sans avoir peur de beaucoup se tromper, on peut être certain que si l’Europe de l’Ouest s’est épuisée, l’Europe de l’Est est prête à reprendre le flambeau. C’est désormais à son tour d’écrire l’avenir de notre continent.

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