«Les pêchés capitaux dominés par la mort» de James Ensor, 1904. – © DR

Le tournant de l’année a déversé son lot de rétrospectives. Un concentré de sujets d’inquiétudes. Comment diable redémarrer sans en être accablé? Sûrement pas en passant le tout au mixer, pour mâchouiller une bouillie d’angoisses.

Les cuisiniers sont de bon conseil. Ils recommandent de cuire les légumes séparément. Ou alors une bonne soupe où l’on s’y retrouve, surtout pas passée au mixer. Alors faisons ainsi, prenons les sujets de préoccupations un à un, les flairant pour écarter les pourris. Sinon l’angoisse a tôt fait de monter.

Un ami campagnard nous disait l’autre jour qu’après un raid du renard dans sa ferme, les poules survivantes ne pondent plus d’œufs pendant quelques jours. Et chez les humains, la grande trouille, que nous empêche-t-elle de pondre? La peur ralentit ou paralyse la vie. Dans un langage plus académique, le professeur de philosophie viennois Robert Faller disserte dans la NZZ sur la différence entre la peur et l’angoisse. On éprouve la première devant un danger immédiat, la maladie, la bousculade, l’arme pointée, la menace concrète. La seconde est plus diffuse, elle s’installe au creux de nous en mélangeant tout. Les craintes globales, le climat, la pauvreté menaçante, le brassage des populations, les bruits lointains de la guerre, la récession économique qui se pointe. Et des craintes intimes aussi: se sentir largué, dépassé par le tohu-bohu digital, empêtré dans les embarras du sexe, avec en prime parfois un vague sentiment de honte. 

L’auscultation du professeur n’est guère réjouissante. Selon lui, le diagnostic est pire aujourd’hui qu’hier: «Même dans les pires moments du 20ème siècle, les gens ont cru qu’ils iraient mieux demain. La modernité avait confiance dans le progrès. Nous, les postmodernes, avons en revanche perdu cet espoir. Dans les pays les plus riches notamment, rares sont ceux qui croient que demain sera meilleur pour eux ou pour leurs enfants.»

Ce docteur en sagesse n’indique pas les remèdes possibles. Alors tentons de nous débrouiller, chacun dans notre coin ou à plusieurs. Comme dit plus haut, pièce après pièce, en y regardant de près, loin des hauts cris. Exemples? Examinée avec attention, la guerre en Ukraine, aussi effroyable soit-elle, montre que le risque de débordement hors des frontières actuelles du conflit est pratiquement nul, au vu de l’état de l’armée russe, et celui du débordement nucléaire généralisé, très faible aussi parce que suicidaire pour qui serait tenté de le déclencher. Le changement climatique? L’humanité a survécu à nombre de tels bouleversements. En épluchant les suggestions, il n’en manque pas, pour moins gaspiller les hydrocarbures, on se dit que l’on peut encore garder les pieds sur terre, sans se les brûler. Mais agir, oui! La récession économique menaçante, la pauvreté grandissante? Là encore il s’agira plus de se battre que de se lamenter. L’action politique urge plus là que sur la multiplication des pistes cyclables ou l’orthographe inclusive! Et nous avons encore les moyens d’agiter le pétrin politicien. Les libertés menacées? Plus qu’il n’y paraît à l’heure des limitations et interdictions qui se profilent sous toutes sortes de prétextes, réclamées à tue-tête par le pan des bien-pensants. Mais qui nous empêchera de nous regimber vigoureusement? Impuissants face à la surveillance numérique omniprésente? Elle s’étend certes à toute vitesse, au profit des Etats, des administrations fouineuses, des profiteurs géants, des GAFAS, des Musk et consorts, mais il n’est pas impossible de ruser, de se soustraire à leur indiscrétion, en partie au moins. Cela demande quelque habileté. Que les ploucs comme nous n’hésitent pas à demander conseil auprès des connaisseurs, des jongleurs du net les plus finauds.

Bref, l’action, encore l’action, pour mieux se porter au moins dans nos têtes. Ce qui nous y pousse? Le besoin, sans doute, mais aussi l’excitation, le plaisir de cette petite flamme. A entretenir ou à rallumer. Au point d’envoyer se rhabiller le sombre professeur viennois.

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