Comment je me suis fait embobiner par Stéphane Bourgoin

Publié le 30 mai 2020

Le spécialiste du crime en série, Stéphane Bourgoin, confondu par un collectif de passionnés, a admis avoir tout inventé, depuis sa formation au FBI jusqu’à ses rencontres avec des tueurs américains. Comment, et surtout pourquoi, les médias se sont-ils laissés avoir? – Stéphane Bourgoin en 2013 lors du festival Inter’polar. © G. Garitan

Le célèbre spécialiste français des tueurs en série n’est autre qu’un serial menteur. L’affaire agite la scène médiatique, bonne cliente de Bourgoin depuis 30 ans, à la veille de la sortie attendue de son dernier livre. Comme journaliste au "Temps", j’ai fait, en 2012, partie de ces bons clients, et j’ai relayé les mensonges de l’expert autoproclamé. Partage des réflexions que cela m’inspire. Sur le métier de journaliste, mais pas seulement.

Le prochain livre de Stéphane Bourgoin paraîtra-t-il comme prévu le 3 juin? Son éditeur, Grasset, chez qui est également paru son best-seller Serial Killers, déclare ne rien vouloir changer à ses plans. Mais que faire d’un auteur dont on s’aperçoit soudain qu’il raconte des mensonges depuis trente ans?

«Oui c’est vrai […] j’en ai dit des bobards. Quelle connerie», avoue-t-il à Paris-Match. Voilà, c’est dit: Stéphane Bourgoin, le grand spécialiste français des tueurs en série, le médiatique «criminologue» si prompt à pimenter l’ambiance des plateaux télé avec des détails gore, n’est autre qu’un serial menteur. Non, il n’a pas été, comme il l’affirme, joueur de foot professionnel, il n’a pas vécu, en Californie, avec une certaine Eileen qui s’est fait violer, assassiner et couper en morceaux, il n’a pas rencontré Charles Manson (le commanditaire du crime de Sharon Tate), il n’a suivi aucune formation ni collaboré à des enquêtes au sein du FBI. Personne ne le connaît au FBI. En revanche, il a bien lu les livres des grands «profileurs» anglophones, à qui il n’hésite pas à se substituer dans des récits par ailleurs repris quasi mot à mot. Et sur les 77 rencontres avec des tueurs qu’il affiche à son palmarès, seules 9 sont avérées.

La formidable escroquerie intellectuelle et médiatique a été révélée dès janvier de cette année sur YouTube par le collectif 4èmeŒil Corporation, une équipe de passionnés d’affaires criminelles alertés par les nombreuses contradictions, incohérences et emprunts qui émaillent l’œuvre de Bourgoin. Sans être des professionnels, ils ont mené une enquête minutieuse et solide, confirmée dans ses conclusions par plusieurs médias dont Le Monde. Mais c’est d’abord Arrêt sur images, l’excellent site de critique des médias fondé par Daniel Schneidermann, qui a relayé l’enquête et n’a cessé, depuis le début, de défendre et développer le travail du collectif, notamment face à la contre-offensive de Stéphane Bourgoin.

L’écrivain disgrâcié a en effet obtenu, via une plainte pour atteinte aux droits d’auteur, le retrait par YouTube des vidéos qui l’accablent. Et qui, depuis, réapparaissent sporadiquement sur différentes plateformes, dont la page Facebook du collectif.

D’autres médias, comme RTL ou Paris Match, se montrent beaucoup plus compréhensifs envers l’affabulateur. Stéphane Bourgoin, qui refuse de répondre à 4èmeŒil Corporation et à d’autres de ses accusateurs les plus rigoureux, s’est en revanche longuement confié, ces dernières semaines, aux interlocuteurs qui acceptaient de relayer sa version des faits. Pour faire court: ok, j’ai exagéré, j’ai inventé, je me suis approprié les récits des autres. Ce péché d’affabulation, c’était pour plaire à mes parents, qui m’ont toujours fait sentir que je les décevais. Mais c’est un petit péché et il ne doit pas ternir l’essentiel de mon travail. Je reste un expert compétent, crédible et reconnu.

La réalité est probablement encore plus déprimante: si certains professionnels reconnaissent une compétence à Bourgoin, d’autres, cités dans une enquête du groupe de presse Ebra (Le Dauphiné, Le Progrès,etc), déclarent ne jamais avoir pris au sérieux cet expert autoproclamé qui dédicace ses livres en offrant ses «amitiés les plus saignantes» et arbore volontiers un t-shirt «Made in France» illustré des photos de douze champions français du crime pervers. 

Anatomie d’une rencontre

Cette histoire me passionne – et me questionne – tout particulièrement car je suis une des innombrables journalistes qui s’est fait embobiner par Stéphane Bourgoin. Je l’ai rencontré en 2012, pour un article dans Le Temps (malheureusement introuvable dans le moteur de recherche du journal)Et, comme tous mes confrères jusqu’ici, j’ai relayé ses mensonges. Je peux me défendre en arguant qu’il ne m’a pas servi les plus invraisemblables – par exemple, qu’il possèderait les restes de Gerard Schaefer, un policier condamné pour le meurtre de 34 femmes en Floride: ses cendres et des «petits morceaux» de son corps («ongles, cheveux, oreille, rotule, peau, ossements»), promis, en 2015, sur son site, aux acheteurs de son livre Sex Beast. Je peux aussi me rassurer en me souvenant que cet homme m’avait inspiré un certain malaise. Le fait est que j’ai passé outre et livré à la rédaction l’article promis. Une des questions que je me pose est: que faire d’une simple intuition quand on est journaliste?

La rencontre, en effet, m’avait déçue. J’avais proposé au journal le portrait en profondeur d’un homme qui consacre sa vie à l’écoute du Mal. Je voulais scruter ses motivations et ses rouages intimes. Mais j’étais sortie de l’entretien avec la désagréable impression d’avoir patiné en surface d’un être trop lisse.

J’avais demandé à voir Bourgoin chez lui, il avait refusé, prétextant la protection de sa vie privée, et m’avait donné rendez-vous dans son «deuxième bureau» parisien, la librairie Au troisième œil, spécialisée dans le polar, dont il n’était, en fait, que l’employé. Et quand, à la question de savoir ce qui avait déclenché sa vocation, il m’a servi l’histoire de son amie Eileeen, violée et assassinée par un tueur en série à Los Angeles, j’ai pris note, mais en me demandant pourquoi je peinais à y croire. Il y avait, dans la manière de parler de cet homme, quelque chose de mécanique qui rendait le propos peu convaincant. J’ai mis son aimable froideur sur le compte d’un mécanisme de défense. Mais en même temps, dans un coin reculé de mon esprit, je n’ai pas pu m’empêcher de noter que le manque d’émotion, c’est ce qui caractérise la personnalité des grands pervers.  

Surtout, j’ai été déçue par le manque d’épaisseur de mon interlocuteur et l’absence de profondeur de son propos. Il alignait des faits, les dates, les détails, sans offrir un regard, une clé de compréhension originale de ces monstres auxquels il a consacré sa vie. Il faisait preuve d’un savoir encyclopédique sur le meurtre en série, sans plus.

Malgré tout cela, j’ai rédigé un article globalement positif. Depuis quelques jours, je me demande pourquoi et j’égrène les réflexions sur le métier de journaliste, mais pas seulement. En voici quelques-unes.

– J’ai rédigé l’article pour une raison toute bête: il était programmé au sommaire du Temps et il avait coûté relativement cher. J’avais convaincu ma rédaction en chef qu’un portrait de Bourgoin valait le prix d’un billet de train pour Paris et d’une nuit d’hôtel. C’est comme ça dans un journal: on «vend» un projet d’article avant qu’il n’existe, et ensuite il faut tenir ses promesses. Mais c’est comme ça aussi dans bien d’autres domaines: prenez la culture. Les cinéastes, les gens de théâtre, parfois les écrivains, obtiennent de l’argent pour réaliser une œuvre sur la base d’un simple projet. Ensuite, c’est réussi ou c’est raté. Comment faire autrement?

– Qu’aurais-je dû faire de mon intuition? Renoncer, malgré tout, à l’article sous prétexte que le bonhomme n’avait pas l’envergure prévue? Mais je me disais qu’après tout, c’était peut-être moi qui m’y étais mal prise pour le faire parler. Vérifier l’exactitude de ses dires? Par exemple, m’assurer que Stéphane Bourgoin vivait bien, en 1976 à Los Angeles, avec une femme qui a été violée et assassinée? C’est ce que prescrivent les manuels de journalisme: vérifier, recouper les faits. Mais on voit bien dans cet exemple ce qu’il y a d’irréaliste à imaginer que le journaliste doive remonter à la source de chaque point de la biographie du portraituré.

Je me suis fiée à ses dires car l’homme avait une réputation de sérieux et surtout, il était publié chez un éditeur sérieux. A ce propos, l’auteur du dossier Bourgoin à Arrêt sur Images fait une remarque pertinente: «Compte tenu des contraintes que les chaînes d’information en continu s’imposent à elles-mêmes –dénicher en urgence des «experts» à interviewer-, difficile de scruter à la loupe le pedigree des experts en question. Mais que dire de ces maisons d’édition qui travaillent avec l’auteur de puis des années? [..] Les éditions Grasset, qui ont publié huit ouvrages de Bourgoin, n’ont pas répondu à la demande d’interview d’Arrêt sur Images.» Pas très sérieux, en effet.

– «Criminologue». Stéphane Bourgoin est souvent qualifié de «criminologue» dans la presse. Or, «criminologue» est un titre couronnant des études universitaires qui ne figurent pas au CV de notre homme, même bidonné. Selon Paris Match, lorsqu’il est parti aux Etats-Unis, à la fin des années 1970, le jeune Bourgoin a gagné sa vie comme assistant-réalisateur dans des films porno ou de série B avant de filmer son premier monstre, Ed Kemper, pour FR3. Bourgoin n’est pas plus «criminologue» que Tariq Ramadan n’est «islamologue». Pourquoi employer ces mots alors? Simplement parce qu’ils sont courts et que dans un titre, un tweet, un article, le court vaut plus que le long. Le terme le plus adéquat pour qualifier Stéphane Bourgoin serait «grand connaisseur en matière de meurtres en série». Mais aller placer ça dans une phrase sans casser le rythme.

– Si Stéphane Bourgoin a embobiné tout le monde depuis trente ans, c’est pour la même, obscure, raison qui fait que les tueurs les plus répugnants ont autant de fans qu’une rock star et reçoivent des demandes en mariage enflammées dans leur prison: le crime fascine et plus c’est horrible, plus le frisson est grand. Stéphane Bourgoin est le premier à le savoir, lui qui a si bien su camoufler sous une abondance de descriptions sanguinolentes son absence de réflexion sur les sombres abymes de l’âme humaine.

Mais au bout du compte, voyez ce qui se passe: il nous aura quand même donné matière à penser. Merci Stéphane Bourgoin!  

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