Chronique catalane, retour sur une journée historique

Publié le 21 novembre 2018

En tant qu’observateur, François Gilabert avait pu assister dans une petite ville de Catalogne, plus précisément à Premià de Mar, située à 25 km au nord de Barcelone, au déroulement du référendum. (Drapeau catalan) – © Alain Cielas

En cette période de mi- novembre en Catalogne est revenu un certain calme, mais sommes-nous dans l’œil d’un nouvel ouragan? Ce mois d’octobre a été le théâtre de fortes tensions suscitées par le premier anniversaire de la tenue du référendum d’indépendance, la grève générale et la proclamation d’indépendance. C’est aussi le triste anniversaire de la répression du mouvement souverainiste catalan marqué par la violence policière lors de la votation du référendum, l’emprisonnement des hommes politiques et l’exil du Président Puigdemont.

En tant qu’observateur, j’avais pu assister dans une petite ville de Catalogne, plus précisément à Premià de Mar, située à 25 km au nord de Barcelone, au déroulement du référendum. Je n’avais jusqu’ici jamais vécu en direct un événement politique si émouvant et si admirable quant aux valeurs de solidarité et d’organisation populaire. Des assemblées de rue s’étaient spontanément créées dans lesquelles étaient débattues des idées d’actions toujours dans un esprit de liberté et de scrupuleuse non-violence.

La veille du scrutin, des adolescents avaient obtenu l’autorisation, auprès des autorités, de disposer des locaux des écoles pour y organiser des jeux, bricolages, des tournois de basket, d’échecs. A 19h, une dernière assemblée réunissant toute personne intéressée, et animée par des hommes et des femmes de tout âge, proposait des idées de préparatifs pour le déroulement de la journée de votation du lendemain. Chacun pouvait y exposer son point de vue et s’engager de sa présence à chaque local de vote et se coordonner aux autres. Des adolescents et jeunes adultes avaient prévu de dormir dans les salles de gym et autres salles prévues pour la votation et avaient prévu boissons et ravitaillement. Tout au long de la soirée, des gens venaient les trouver et leur apporter repas et desserts.

Ne pas être repéré par la police

Le lendemain, le jour de la votation, à cinq heures du matin, une foule s’était rassemblée devant chaque local de vote et attendait avec impatience les urnes. Ces urnes en plastique marquées du sceau du gouvernement catalan avaient été dissimulées à divers endroits secrets pour ne pas être repérées par la police: chez des particuliers, emballées dans des sacs-poubelle, dans des forêts, hangars, etc. Elles avaient été financées par des privés, fabriquées en Chine et, via le port de Marseille acheminées petit à petit dans les nombreuses communes au moyen de camions provenant de la Catalogne nord (Roussillon) et dans le plus strict secret.

Durant cette attente, des gens s’étaient proposés pour offrir cakes et boissons chaudes. L’arrivée des urnes était accueillie par de chaleureux applaudissements et sitôt introduites dans chaque local de vote, un appel était fait pour inviter président et jurés.

Fête brisée

Au cours de la journée, cependant, les nouvelles des interventions violentes de la police espagnole de la guardia civil diffusées par les médias radiophoniques et télévisés se répandaient d’un groupe à un autre, d’une personne à une autre, amassée autour des bureaux de vote. Des images de votants frappés par la police à coups de matraque et recevant des coups de pieds, des femmes tirées par les cheveux, une autre âgée au visage ensanglanté, des hommes jetés violemment par terre, des portes fracassées à coups de marteau, des urnes emportées par la police devant des gens consternés par un tel déferlement de brutalité.

La fête était brisée et l’on pouvait lire alors la tristesse et l’angoisse des personnes rassemblées sur les lieux de votation de cette petite ville de Premià de Mar. Des larmes pointaient chez certains jeunes, une terreur visible se lisait sur chaque visage. On annonçait l’arrivée des gardes civils se dirigeant sur Premià de Mar après avoir durement chargé les habitants d’un petit village voisin nommé Dosrius. Dans la peur, des hommes avaient disposé des containers pour couper l’accès aux éventuels policiers qui se dirigeaient, pensaient-ils, vers le lieu de collecte de toutes les urnes de la ville. Mais il n’en fut rien et c’est devant les applaudissements d’une foule immense accourue des quatre coins de la ville que les urnes portées par des hommes et des femmes ont finalement été amenées au local central de vote pour un comptage qui durera plusieurs heures.

Un jour gravé dans les mémoires

Les événements de cette journée historique restent à tout jamais gravés dans la mémoire de chaque Catalan, et la répression qui suivit, l’injustice de l’incarcération des leaders politiques, les peines requises jusqu’à 25 ans de prison pour avoir organisé un référendum, non seulement ont pour conséquence de renforcer la détermination des partisans de l’indépendance, mais laisse également augurer une réprobation de l’Europe devant de si intolérables et injustes procès politiques, anachroniques au 21e siècle. Gandhi disait:

«Quand une loi est injuste, le plus correct est de désobéir».

Les Catalans l’ont réalisé de manière magistrale, avec une mobilisation sociale et pacifique qui est louable en comparaison de l’usage de la violence déployée par le gouvernement de Rajoy, largement applaudie par les partis de la droite et extrême droite et le parti socialiste espagnol.

Société civile et apolitique

Le succès de ce référendum du 1er octobre 2017 n’a pu avoir lieu sans l’engagement de la société civile unissant des citoyens de toute tendance politique comme apolitique, Assemblée Nationale Catalane, Omnium cultural et les CDR (Comité de Défense pour la République). Les journaux ont beaucoup écrit sur ces derniers qui se sont affrontés à la police catalane lors de la commémoration du référendum à Barcelone. Ils proviennent la plupart de la gauche et de l’extrême gauche, et certains se sont vu accusés injustement de terroristes par la garde civile pour avoir, lors de la grève générale ayant suivi le référendum, bloqué autoroutes et chemins de fer.

On peut moralement désapprouver les moyens utilisés par les CDR pour servir leur cause indépendantiste, qui est celle d’une lutte pour une société plus juste et plus sociale. Mais on peut douter que les manifestants que l’on appelle «gilets jaunes» en France et qui ont paralysé le pays le week-end du 17 et 18 novembre dernier, soient traités de la même façon que les CDR en Catalogne pour avoir accompli les mêmes actions. Ils sont en effet récupérés par le PSOE, le PP, Ciutadanos et l’extrême droite à dessein de démontrer pernicieusement que l’indépendantisme en Catalogne fraie avec la violence.

François Gilabert

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Politique

La démocratie se manifeste aussi dans la rue

Lorsque des citoyennes et des citoyens se mobilisent, comme ce fut le cas ces dernières semaines en Suisse, certains responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie. Un renversement sémantique révélateur d’une conception étroite et verticale du pouvoir. Pourtant, ces mobilisations rappellent une évidence souvent oubliée: le pouvoir du peuple (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

La vérité est comme un filet d’eau pur

Dans un paysage médiatique saturé de récits prémâchés et de labels de «fiabilité», l’information se fabrique comme un produit industriel vendu sous emballage trompeur. Le point de vue officiel s’impose, les autres peinent à se frayer un chemin. Pourtant, des voix marginales persistent: gouttes discrètes mais tenaces, capables, avec le (...)

Guy Mettan