Aux pieds des Gastlosen au son des machines à traire

Guy Mettan

Par Guy Mettan · Publié le 3 septembre 2021 · 4 min de lecture

Aux pieds des Gastlosen au son des machines à traire
© Guy Mettan

Un an après avoir sillonné le Valais par cols et par vaux pendant cinquante-cinq jours, il est temps de reprendre le sac à dos et de partir pour une nouvelle aventure, à travers la Suisse romande cette fois-ci. L’idée est de remonter le röstigraben de Saint-Maurice à Bâle en redescendant à Genève par les crêtes du Jura. Episode 7, auprès de Nelly, Paloma, Milena et les autres.

Saanen – Unterbort – Vallée de Fenils/Grischbachtal – Cabane de Grutenberg – Col du Loup – Chalet du Soldat – Chalet Grat – 20 juillet 2021


Nuit laborieuse, passée à ruminer les souvenirs remués par la discussion avec mon ami paysan de la veille. J’ai repensé à la ferme de mon enfance, avec la jument Nina, le cochon, les lapins, les abeilles, les veaux et les vaches bien sûr, les poules et le coq surnommé Crainte-le-Ronge parce qu’il n’avait peur ni du renard ni de l’épervier. A la faucheuse à cheval, au monte-charge à foin, à la meule à foin qu’il fallait brosser au râteau pour qu’elle résiste à la pluie, à la fumassière qui fusait doucement devant les fenêtres… Puis les machines et le tracteur ont remplacé la jument, les animaux de basse-cour et le cochon ont disparu. L’écurie au cheval est devenue écurie au taureau. Les bottes ont remplacé le foin en vrac.

Les prés étaient devenus trop petits. Il fallut abattre les murs et les murets, combler les fossés, araser les talus, abattre les gros arbres fruitiers qui gênaient le passage des machines. Le paysage s’est radicalement transformé. Finis les ronces à mûres, les pierriers à vipères, les faons endormis dans l’herbe, les haies de cornouillers et de noisetiers, les cerises à kirsch, les poires à cuire et les creussons (pomme) à goutte. Tout cela avait disparu sous les roues des tracteurs et les chenilles des pelles mécaniques du remaniement parcellaire.

Si bien qu’à quatre heures du matin, j’avais complètement oublié qu’il fallait prendre sa carte électronique avant de sortir aux toilettes et j’aurais dû passer le reste de la nuit dans le couloir si je n’avais pas eu mon compagnon de chambre néerlandais pour m’ouvrir la porte!

C’est donc avec un certain soulagement qu’au matin je prends la route de Schönried pour monter jusqu’au vallon des Fenils/Grischbachtal. Très vite, je suis à Unterbort, à 1150 mètres d’altitude, à la cote qui sépare les Porsche Cayenne et les Mercedes 500 des motofaucheuses et autres ensileuses à foin. 

L’air devient à nouveau respirable.

Le torrent de Grischbach sert de limite entre Vaud et Berne et la route zigzague de part et d’autre du ruisseau. Chaque versant a son propre nom, français et allemand. Aujourd’hui, des cantonniers vaudois nettoient la rive vaudoise. Comment font-ils lorsque la route passe du côté bernois? Ont-ils le droit d’y couper l’herbe? Je n’ose interrompre leur travail pour leur poser la question.

La route suit le lit de la vallée pendant cinq ou six kilomètres avant de prendre de l’altitude et de monter en pente raide jusqu’à la Grutenberghütte, au pied de la Dent de Ruth. Sous le cuisant soleil de midi, l’ascension est éreintante.

De là, le chemin descend sous les contreforts du Wandfluh, dont la paroi presque verticale est très prisée des alpinistes, puis monte au Col du Loup, avant de longer la falaise jusqu’au Chalet du Soldat. Nous voilà désormais dans le canton de Fribourg. Pour fêter ça, je décide de m’octroyer une courte pause meringue glacée crème double. Il est 16 heures, je suis en route depuis sept heures et il reste encore deux bonnes heures pour atteindre le chalet Grat, où j’ai trouvé refuge pour la nuit. Pas question de s’attarder trop.

De fait, ce sera la plus longue étape du parcours: neuf heures de route, 25 kilomètres et 1300 mètres de dénivelé, avec une rude montée finale. Mais le jeu en vaut la chandelle. A l’arrivée, on est récompensé par la majesté des lieux, la vue sur la chaine des Gastlosen d’un côté et sur les Alpes bernoise de l’autre. Et la rusticité du logis tranche avec bonheur sur la modernité sophistiquée de la veille.

La père Buchs exploite l’alpage depuis 67 ans! Dix-huit vaches, pas d’eau courante, une chambre qu’on rejoint en passant par l’écurie, des WC et un lavabo d’eau froide à l’extérieur, entre deux portes d’écurie. Le soir, des roestis au lard dorés au feu de bois, accompagnés d’une bière Cardinal et servis par deux jeunes jumelles bâloises en séjour d’été, sur fond de Schlagermusik. Ne manque que le sol en terre battue!

Le lendemain matin, à 5 heures 30, le compresseur se met en route. Les vaches ont été rentrées et les machines à traire ont commencé leur travail. Je descends dans l’écurie discuter avec le fils et la belle-fille de M. Buchs qui sont en train de traire Nelly, Paloma, Milena, Bahet, Perla et leurs copines. A 6 heures 15, le soleil se lève sur les Alpes bernoises et vient rosir le flanc des Gastlosen.  

Ma première semaine de marche s’achève en apothéose.

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