Héritage de l’esclavage: UBS refuse de rendre des comptes

Publié le 29 novembre 2024

Leur valeur évaluée comme des animaux de ferme: la liste des esclaves de la famille Escher et leur valeur estimée en pesos d’argent. © Archivo Nacional de Cuba, La Havane (ARNAC)

Des historiens veulent mettre à jour les liens entre la place financière suisse et le commerce d'esclaves. L'UBS s'y oppose. Au nom du secret bancaire, ses archives et celles des établissements qu'elle a avalés au fil du temps sont fermées au public. Une affaire qui nous ramène trois siècles en arrière, un passé pas encore digéré pour la Suisse, qui s'est longtemps crue innocente des crimes de l'esclavage.

Philippe Stalder, article publié sur Infosperber le 23 novembre 2024, traduit par Bon Pour La Tête


Il y a 300 ans, les Européens ont colonisé une grande partie du monde, poussés par la soif de matières premières, de richesses et de pouvoir. Dans ce système d’exploitation, le commerce transatlantique des esclaves a joué un rôle central: des millions de personnes ont été emmenées de force d’Afrique, réduites en esclavage et forcées à travailler dans les colonies.

Ce chapitre sombre est souvent associé à des puissances coloniales comme la Grande-Bretagne, la France ou l’Espagne, mais des pays sans colonies comme la Suisse ont également été impliqués dans ce système. Les banques et les assurances suisses ont contribué à financer ce trafic d’êtres humains, à couvrir les risques et à maximiser les profits.

Alors que la Suisse se penche peu à peu sur son passé colonial – par exemple avec l’exposition «kolonial. Globale Verflechtungen der Schweiz», actuellement présentée au Musée national de Zurich, la plus grande banque de Suisse, l’UBS, refuse d’être transparente sur ses activités durant cette période.

L’UBS n’a pas révélé toute la vérité

L’historien suisse et ancien politicien du PS Hans Fässler tente depuis quelque temps d’entamer un dialogue avec l’UBS sur son héritage colonial. Selon Fässler, l’UBS n’a jusqu’à présent reconnu qu’un seul cas de lien antérieur avec l’esclavage. C’était en 2006, lorsque l’UBS a voulu investir dans des obligations de l’aéroport de Chicago.

A Chicago, la «slavery era disclosure legislation» oblige les entreprises qui font des affaires avec la ville à dévoiler leurs liens avec l’esclavage. Dans ce cadre, l’UBS a indiqué dans une déclaration sous serment avoir connaissance de deux documents mentionnant un Suisse du nom de Jakob Gsell qui, durant son séjour au Brésil, avait avec lui deux serviteurs, dont l’un au moins était son esclave. Or Gsell est le fondateur de la Deutsch-Schweizerische Kreditbank, une institution qui a précédé l’UBS.

Mais ce n’est pas toute la vérité, comme le montre un rapport rédigé en 2020 par des historiens de l’université de Zurich à l’attention du département présidentiel de la ville de Zurich. Selon ce rapport, l’UBS présente au moins quatre autres liens avec l’esclavage:

  • En 1760, la commission des intérêts Leu a investi dans des emprunts de la couronne danoise. Ces crédits servaient à la couronne danoise à financer et à garantir ses possessions coloniales dans les Caraïbes, notamment dans les îles Vierges de Saint-Thomas, Sainte-Croix et Saint-Jean, où plusieurs milliers d’esclaves travaillaient dans des plantations. La Zinskommission Leu participait ainsi directement au financement de l’économie coloniale de plantation et d’esclavage du Danemark. La banque traditionnelle zurichoise a fusionné en 2007 avec la Clariden Bank pour former la Clariden Leu, qui est devenue le CS en 2012, lequel a été à son tour racheté par l’UBS cette année.
  • Un autre lien entre la commission des intérêts Leu et l’économie de plantation des Caraïbes peut être établi par Jacob Ambrosius Pool. Issu d’une famille grisonne installée à Amsterdam, il était actif dans le commerce colonial et possédait des parts dans plusieurs plantations en Guyane. Son entreprise, Jacob Ambrosius Pool & Compagnie à Amsterdam, a également reçu des prêts de la commission des intérêts de Leu en 1768 et 1772.
  • Johann Ulrich Zellweger (1804-1871) de Trogen a fondé en 1866 la banque pour Appenzell Rhodes-Extérieures. La fortune que Zellweger a utilisée pour fonder la banque, il l’a bâtie pendant son séjour à Cuba, où il travaillait à la direction de Drake Brothers & Co. La famille Drake possédait une plantation de sucre avec environ 400 esclaves, contrôlait les deux tiers des exportations de sucre cubain et accordait des crédits à d’autres propriétaires de plantations et d’esclaves. Zellweger a ainsi réalisé de gros bénéfices en finançant la traite humaine. La banque privée locale de Zellweger a fusionné en 1909 avec la Société de Banque Suisse (SBS), qui a fusionné elle-même en 1998 avec l’Union de Banques Suisses (UBS) pour former l’UBS.
  • En 1856 , Alfred Escher a fondé le Crédit Suisse, l’ancêtre du Crédit Suisse moderne qui a été repris cette année par l’UBS. L’oncle d’Alfred Escher exploitait à Cuba la plantation de café «Buen Retiro», où plus de 80 esclaves travaillaient 14 heures par jour pour récolter environ 300 tonnes de grains de café par an. Lorsque l’oncle d’Alfred Escher, Fritz, décéda en 1845, c’est le père d’Alfred Escher, Heinrich, qui hérita de la plantation. Celui-ci la vendit avant de mourir en 1853 et de léguer à Alfred Escher un million de francs (environ 12 millions de francs selon la valeur actuelle). Une partie de la fortune qu’Alfred Escher a mise de côté pour fonder le Crédit Suisse provenait donc de profits tirés de l’esclavage.

UBS fait l’autruche

En mars de cette année, Hans Fässler a attiré l’attention du patron de l’UBS, Sergio Ermotti, sur les résultats de ses recherches, et lui a demandé s’il était disposé à impulser un projet historique indépendant et complet sur le passé esclavagiste de l’UBS, du Crédit Suisse et des établissements qui les ont précédés. L’échange de lettres est à la disposition de cette rédaction. Malheureusement, l’UBS a manqué cette occasion de se pencher de manière critique sur son passé. Ainsi, l’historien de l’UBS, Christian Leitz, a répondu en se référant aux résultats de la recherche cités ci-dessus:

«Nous prenons acte de vos accusations, mais nous les rejetons, car rien n’indique que les institutions qui ont précédé l’UBS aient été impliquées dans le commerce transatlantique d’esclaves ou en aient tiré un bénéfice économique direct.(…) Nous sommes parvenus à cette conclusion après un examen approfondi par des historiens indépendants et d’autres experts».

L’historien d’UBS Leitz n’a toutefois pas été en mesure de répondre à la question de savoir quels étaient ces «historiens indépendants» et où l’on pouvait lire leur «examen approfondi».

Les archives restent fermées au public

On peut supposer que les liens mentionnés ne représentent que la pointe émergée de l’iceberg. Comme le constatent les auteurs du rapport, il existe globalement beaucoup trop peu d’informations sur la manière dont les institutions financières suisses ont été impliquées dans l’esclavage. La raison principale résiderait dans le fait que de nombreuses archives d’entreprises restent encore aujourd’hui fermées au public – parfois en invoquant le secret bancaire de clients morts depuis plusieurs siècles.

Ainsi, les chercheurs n’ont aujourd’hui accès aux archives de l’ancienne commission d’intérêt Leu que si l’UBS donne son accord. Et ce, bien que les archives de l’entreprise de la commission d’intérêts semi-publique Leu soient aujourd’hui conservées aux Archives d’Etat du canton de Zurich, dont le mandat de prestations est le suivant selon son propre site Internet«Elles [les Archives d’Etat] transmettent des documents originaux et les rendent accessibles au public. L’action de l’Etat est ainsi compréhensible et la sécurité juridique est garantie».

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