La Brévine, un patrimoine vivant au cœur d’une nature préservée

Publié le 27 août 2021

Ambiance matinale au Lac des Taillères. – © Toutes les photos sont de Stephan Engler

Située dans les montagnes neuchâteloises, la vallée de La Brévine est constituée d’un plateau d’environ 20 km de long sur 2 à 3 km de large. Peuplée d’environ 1400 habitants, elle est surtout connue pour les records de froid mesurés dans la commune de La Brévine. Deux autres communes se trouvent aussi dans la vallée: La Chaux-du-Milieu et Le Cerneux-Péquignot. Visite estivale.

Dès le début du XIVe siècle, les comtes de Neuchâtel encouragèrent leurs sujets à s’implanter dans la vallée de La Brévine, avec à la clef divers avantages financiers, comme l’affranchissement des redevances et de la mainmorte. Grâce à ces mesures attractives, les futurs colons disposaient de leurs biens de manière assez libre et pouvaient les transmettre à leurs héritiers. Pour les autorités, une population dense dans cette zone frontalière était un gage de sécurité. Mais malgré les avantages, la rigueur du climat et les voies de communications peu développées découragèrent un grand nombre de candidats. Avant cet essai d’installation, La Brévine fut exploitée par quelques paysans du Val-de-Travers voisin, notamment pour la coupe de bois, et ceci depuis la moitié du XIIIe siècle. Le vallon de La Brévine est alors appelé Chaux-des-Taillères ou Chaux d’Etaillières. Ensuite, l’arrivée de Huguenots fuyant France lui fait connaître un certain essor. En 1604, un temple est construit au hameau de la Brevena (de abrevena qui signifie abreuvoir), ce qui a pour conséquence de faire prévaloir le nom actuel dès le milieu du XVIIe siècle; aujourd’hui encore une fontaine figure sur les armoiries de la commune. Une autre date historique marquante est le 1er mars 1848, quand la Révolution neuchâteloise renversa la monarchie et que les Bréviniers s’opposèrent à l’ordre nouveau. Avec leurs voisins, ils créèrent la petite Vendée neuchâteloise, occupèrent Le Locle puis furent battus et s’exilèrent momentanément à Morteau. Le roi de Prusse céda finalement ses droits sur Neuchâtel le 26 mai 1857 en signant un traité à Paris. L’année suivante, l’ex-principauté se donna une constitution républicaine et La Brévine perdit sa mairie et ses douze juges.

En route pour la Vallée

Il y a longtemps que nous étions intrigués par cette localité de 630 habitants souvent citée en hiver pour son froid intense alors qu’elle se situe à une altitude de 1046 mètres seulement. Pour nous y rendre, nous avons choisi la route pittoresque depuis Couvet. Cette route secondaire nous amène avec ses nombreuses courbes entre prairie et forêt vers les hauteurs du lieu-dit Les Sagnettes. Un peu plus haut débute le chemin pédestre pour la Glacière de Montlési, phénomène naturel local. Eh oui, même en été il y a de la glace ici! Ensuite, la route descend lentement entre plusieurs fermes éparses. Quelques lacets plus tard, nous apercevons enfin la vallée, le clocher de La Brévine entouré par les maisons du village. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, nous voici au centre du village. Tout y est concentré: la boulangerie, l’église, l’administration communale, l’épicerie et l’Hôtel-de-Ville. Seul la boucherie et la fromagerie dérogent à cette règle et se trouvent légèrement en retrait. C’est le paradis du petit commerce, il n’existe pas de grandes surfaces dans la région. Dans la vallée de La Brévine, contrairement à trop d’autres endroits, les circuits courts et le manger local sont toujours de mise.

Dans la salle à manger de l’Hôtel-de-Ville, Jean-Maurice Gasser, instigateur du Sentier des Bornes, nous attend. Passionné par l’histoire de sa commune, il nous parle de son nouveau projet concernant Michel Hollard, résistant de la Seconde guerre mondiale. C’est l’homme qui a sauvé Londres grâce aux informations passées par la frontière franco-suisse de La Brévine, laquelle se situe à quelques centaines de mètres du village. Ce courageux ingénieur en mécanique oublié par l’histoire a fondé, dès 1941, le réseau de renseignement «Agi» afin de surveiller les mouvements de l’armée allemande en France. Lors de ses nombreux voyages clandestins, il a apporté des informations cruciales à l’ambassade d’Angleterre à Berne. La plus importante d’entre elles étant sans doute l’emplacement en Normandie des rampes de lancement des missiles dirigés vers la capitale britannique, les tristement célèbres V1. Grâce à cette information ceux-ci ont pu être détruits par les Alliés.

Après cet interlude historique, c’est sur la terrasse du restaurant que nous rencontrons Luca Bonnet qui, à 24 ans, est déjà un passionné de sa région. Il nous apprend une autre anecdote concernant le Sentier des Bornes. Il y a des années, un paysan venant du lieu-dit Les Charmottes en France apportait son lait à la laiterie de La Brévine, ceci parce que c’était plus court pour lui que d’aller à la laiterie française. Aujourd’hui encore les activités rurales sont ici importantes: la vallée ne possède pas moins de six laiteries! 

Ambiance matinale

Le lendemain matin, surprise! Une fine couche de brouillard stagne et enveloppe les maisons. Cela corrobore l’explication que nous avons eue hier soir concernant les froids hivernaux et le climat particulier de La Brévine. C’est la topographie qui fait que le brouillard et le froid s’accumulent et stagnent ici, n’ayant pas de sortie possible. Sur la façade de la maison communale, juste à côté de la fontaine, se trouve l’indicateur de température fixé il y a peu. Le record de froid de 1987, de -41,8 degrés, est bien entendu indiqué, mais aussi la température de Grono, un village grison (dans la partie italophone du canton). Celui-ci possède le record de la température la plus chaude de Suisse. Décidément, tout est une question de températures chez les Bréviniers.

Le lac des mystères

Il n’y a pas de problème d’orientation: à la sortie du village à gauche c’est la route vers le lac des Taillères, à droite Le Cerneux-Péquignot, après l’église c’est la direction de La Chaux-du-Milieu.

De nombreux lieux se nomment Chaux également de l’autre côté de la frontière. Selon les habitants, le mot calma, dérivé du bas latin, désigne probablement dans le Haut-Jura une large vallée dépouillée d’arbres.

Nous avons une pensée émue pour le facteur, car le code postal 2406 est partagé à la fois par les hameaux de La Châtagne, Le Brouillet, Les Taillères ainsi que par le village de La Brévine.   

Après quelques minutes de route, nous arrivons au fameux lac des Taillères, si cher aux habitants de la vallée. Le parking est très apprécié des camping-cars de toutes sortes, du bus modifié des années 70 au luxueux véhicule aux plaques zurichoises.

Pour profiter pleinement de la quiétude du lieu, il faut suivre le chemin pédestre qui longe un côté du lac, et l’idéal est d’arriver tôt le matin. Une vraie sérénité se dégage de ce lieu quand les premiers rayons solaires passent au-dessus des crêtes et illuminent les alentours.

Selon une légende, le lac se serait formé en une seule nuit. «On dit qu’un samedi, pendant la nuit, les habitants des Taillères se réveillèrent en sursaut au bruit d’un craquement épouvantable. Lorsque le soleil éclaira la vallée de ses premiers feux, ils virent à deux ou trois pas de leurs habitations la forêt qui couvrait cette plaine renversée et une vaste nappe d’eau baigner ces arbres et leurs branches entrelacées.» 

D’autres hypothèses ont vu le jour, mais c’est vers 1925 qu’un géologue apporta une explication rationnelle. Selon lui, le lac ainsi que les marais des hautes vallées neuchâteloises sont sis sur de la molasse du Tertiaire et des placages morainiques du Quaternaire qui forment une couverture imperméable empêchant les infiltrations dans le sol. En se retirant, les langues glaciaires qui recouvraient les hautes vallées laissèrent de nombreux petits plans d’eau, dont la plupart furent peu à peu comblés par la végétation; le lac des Taillères, placé lui sur une dépression plus marquée, subsista.

Etant donné le faible dénivelé de la vallée de la Brévine (entre 1035 et 1055 mètres) l’écoulement du lac se fait par un emposieu situé sur la rive sud. L’eau s’engouffre dans cette faille et s’écoule par un vaste réseau de fissures et de cavités. Mêlée aux eaux d’infiltrations, elle émerge à nouveau, après un long parcours souterrain de 6,5 km, 250 mètres plus bas, en amont de Saint-Sulpice, et donne naissance à l’Areuse.

Le Sentier des Bornes

De retour à La Brévine, nous partons en direction de la frontière française située à une centaines de mètres de là par un chemin pédestre vers la forêt toute proche. C’est ici également qu’est située la Bonne Fontaine, source d’eau ferrugineuse. D’après certaines archives, l’exploitation aurait débuté aux environ de 1665. La source connut vraisemblablement son apogée dans la seconde partie du XVIIIe siècle. Cette eau n’était pas seulement bue sur place, elle s’exportait également dans des bouteilles pas trop remplies et bien «goudronnées». En effet, le gaz contenu dans l’eau faisait souvent sauter le verre. C’est par caisses entières que La Brévine en expédiait. Mais l’attractivité s’amoindrit lorsque les médecins envoyèrent leurs malades dans les Alpes, au détriment de la source de La Brévine. En conséquence, au début du XXe siècle, personne, sinon par curiosité, n’en buvait.

Mais revenons à notre sentier frontalier. Après une courte montée nous découvrons les premières bornes ainsi qu’un panneau indicateur. Des informations précises sont notées sur celui-ci concernant les marchandises autorisées par la douane lors du passage de cette symbolique frontière. Le voyage dans le temps par le Sentier des Bornes dure un peu plus de deux heures, il suit le tracé de la frontière franco-suisse qui sépare les deux pays depuis 1766.

D’une ferme typique en lieu culturel

Située en contre-bas de la route qui relie La Brévine et La Chaux-du-Milieu, une magnifique ferme neuchâteloise a été transformée en lieu culturel. La première mention de cette bâtisse date de 1503. Ses habitants ont été défricheurs, paysans, horlogers, bûcherons et dentellières. La dernière famille ayant habité la ferme du Grand-Cachot-de-Vent la quitta en 1954. Le bâtiment fut alors vendu pour servir pendant quelques temps de logement de vacances. Mais le manque d’entretien et l’hiver ont eu raison de son toit en 1963, et il était voué à la démolition. Heureusement, un instituteur de Neuchâtel, Pierre von Allmen, comprit son importance patrimoniale et architecturale. Avec un groupe de personnes partageant les mêmes valeurs, il entreprit de sauver la ferme. Une fondation fut créée ayant pour but la conservation du bâtiment, son ouverture au public et la création d’un centre artistique et culturel. Pendant une trentaine d’années, de nombreux artistes ont exposé ici, dont Paul Klee, Manessier, Picasso, Lermite, mais aussi des artistes et artisans régionaux. Une dernière exposition collective a eu lieu en 1995, puis le décès du plus ardent défenseur de la ferme, Pierre von Allmen, a eu raison de la fondation. C’est en 2002 qu’un groupe d’habitants de la région s’employa à faire revivre le lieu grâce à différents soutiens et à la création d’une nouvelle fondation. Depuis, les activités culturelles se poursuivent dans ce lieu d’exception.

L’histoire du Grand-Cachot résume bien l’état d’esprit de la vallée, la fierté des habitants quand ils en parlent, ce patrimoine vivant entouré d’une nature préservée.


Le Grand-Cachot

Pour en savoir plus et découvrir la vallée de La Brévine 

 

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