Publié le 9 juillet 2021

© DR

La Suisse vit un temps d’exception sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement gouverne au mépris du Parlement. Il n’est pas question ici de «l’urgence sanitaire». Trois décisions de toute autre nature viennent de tomber sans aucun débat aux Chambres. Prises selon le bon vouloir du Conseil fédéral. Trois actes de portée considérable sur la politique et la stratégie des prochaines années. Le sabordage des pourparlers avec l’Union européenne. L’achat d’un avion américain aux conséquences lourdes. Le mandat donné à des géants chinois et américains pour gérer les données de la Confédération.

Ce n’est pas la première fois. Lors de la Première puis de la Seconde guerre mondiale, le Conseil fédéral avait gouverné sans tenir compte de l’avis du Parlement. Il fallut attendre le début des années 50 pour que ce «droit d’urgence» prenne fin grâce à une initiative populaire. Entretemps, toutes sortes de mesures avaient été prises sans aucune référence à la situation militaire. Les Sept s’étaient simplement habitués à gouverner sans complications démocratiques.

Et voilà que cela se reproduit. Et l’on ne parle pas ici de la loi COVID, ni de la situation sanitaire. Les trois décisions qui marquent ce début d’année n’ont donné lieu à aucun vote, ni devant le Parlement ni devant le peuple. 

Pis encore, tout au long des années de négociations entre la Suisse et l’Union européenne, les représentants élus du peuple n’ont même pas été informés correctement sur le cours du processus. On n’a pas su davantage comment, par qui, au terme de quels débats, il a finalement été décidé unilatéralement d’enterrer le projet. Que celui-ci n’ait jamais été soumis au vote populaire est une insulte au système démocratique.

Rebelote avec le choix politique d’un avion américain qui ancre le pays dans l’OTAN et l’éloigne de ses partenaires européens. Passez, il n’y a rien à voir. L’administration a décidé. Punkt Schluss. Pas de référendum possible. Seul espoir, l’initiative populaire. Processus lent, hasardeux en raison de la majorité exigée de cantons, en fait peu adapté à un tel sujet. Quant aux parlementaires que heurte cette décision, ils sont nombreux, ils demandent gentiment des explications qu’on leur donnera du bout des lèvres. 

Manque total de vision

C’est aussi une question de sécurité qui est posée avec l’invraisemblable désignation des géants chinois et américains Alibaba, Amazon et consorts pour héberger les données de la Confédération. Au risque de mettre la machine de l’Etat sous leur coupe. Là encore les bureaucrates, les tâcherons accrochés à leurs calculettes ont totalement manqué de vision. Et leurs chefs si prompts à blablater sur l’avenir digital? Ils renoncent à toute ambition nationale: il existe en Suisse des entreprises qui sont en mesure de répondre aux exigences posées et se développeraient avec la pluie de millions prévus à cet effet. Le Conseil fédéral se moque d’elles. Les parlementaires? Aux abonnés absents. Ils ne bronchent pas. En raison des vacances? Car il est vrai qu’ils les prennent tôt. En raison plutôt de leur incapacité à sortir des routines programmées. Incapables de lever la voix, devant l’opinion publique ou sous la Coupole, lorsque l’administration déraille. Tellement plus facile de suivre les consignes du parti, et en bonne concordance, celles du pouvoir. Réfléchir? Dépasser les schémas traditionnels? Provoquer un brin? Non. Il suffit, pour la plupart d’entre eux, de siéger. Au sens primaire du terme: garder son cul sur une chaise.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Culture

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se (...)

Jacques Pilet
Histoire

Comment les services britanniques ont influencé la presse suisse pendant la guerre froide

Pendant des décennies, la Suisse s’est pensée et a été perçue comme un observateur distant de la guerre froide. Neutre, prudente, à l’écart des blocs, elle aurait traversé l’affrontement Est-Ouest sans vraiment y prendre part. Cette représentation rassurante a durablement façonné la mémoire collective helvétique. Les archives racontent une autre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Culture

Un sombre mais indispensable roman sur la Suisse des années 1970

Dans son nouveau livre, «Les miettes», l’écrivain alémanique Lukas Bärfuss expose la condition de femme immigrée, pauvre et mère célibataire dans la Suisse prospère d’alors. Il le fait sans aucun misérabilisme, sans états d’âme non plus. Ce qui encourage à se poser la question: qu’en est-il aujourd’hui?

Patrick Morier-Genoud
Politique

Politique suisse: au fond du fond de l’affaire Dittli

Que peuvent bien avoir en commun ce drame cantonal vaudois et l’étrange destin de Pierre Maudet à Genève? Ils révèlent les rivalités anciennes entre libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens, proches lorsqu’il s’agit de s’opposer à la gauche, mais aux mentalités bien différentes. De Genève à Lausanne, c’est tout un système d’alliances, d’ambitions (...)

François Schaller
Culture

Capodistrias, l’architecte du fédéralisme

Figure trop peu connue en Suisse, où il a pourtant joué un rôle déterminant, ce médecin né à Corfou et formé à Padoue eut en réalité une carrière politique d’exception. Après la chute de Napoléon, qui avait dessiné les frontières de la Suisse, le pays se trouva divisé entre des (...)

Jacques Pilet
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Economie, Politique

L’attrait des villages

Pour les petites communes reculées, la survie démographique et financière est un exercice précaire. Si un Crésus sauve la mise à Crésuz, à Albinen, on paie pour éviter de disparaître. Tandis qu’aux Planchettes, on ferme l’école du village. Trois réalités d’une même fragilité.

Jacques Pilet