Comment le Conseil fédéral se tire une balle, ou plusieurs, dans le pied

Publié le 2 juillet 2021

Le F-35A de Lockheed Martin a finalement été choisi par la Suisse. Ici, un de ces avions de l’armée américaine au-dessus de l’océan Atlantique, en 2016. – © Sgt Madelyn Brown

On se pince mais on ne comprend pas. Comme si le gouvernement suisse n’était pas assez dans la panade dans les relations avec ses voisins… Il en rajoute une couche en choisissant un avion de combat américain plutôt qu’européen. Et quel avion! Un appareil F-35 pas au point qui accumule les déboires selon le Pentagone lui-même. Avec des surcoûts en cascade.

Nier la dimension politique de cette décision relève de la naïveté ou du mensonge cynique. Il est clair que les experts d’Armasuisse, l’office fédéral de l’armement, dont beaucoup ont été formés aux Etats-Unis, ne se sont pas basés sur des considérations techniques mais ont suivi leur propension à s’aligner sur leurs maîtres. La Suisse s’«otanise». Elle fait déjà partie du «partenariat pour la paix», le deuxième cercle de l’organisation dirigée de fait par Washington. Et maintenant, elle donne la préférence à un système d’armes qui sera en contact électronique permanent avec les Américains. Bonjour la neutralité!

Que ce choix suscite par ailleurs quelque mauvaise humeur dans les Etats européens qui produisent ce type d’avions, c’est l’évidence. D’autant plus que plusieurs d’entre eux s’efforcent actuellement de se dégager de la tutelle que tente d’imposer aux partenaires le lobby américain de l’armement. Dans l’état des relations entre la Suisse et l’Union Européenne, on ne pouvait faire pire.

Un avion déjà «foutu»

Mais au plan technique, le choix est non moins incompréhensible. Au début de l’année, le directeur des tests opérationnels et de l’évaluation (DOT&E) au Pentagone a remis au Congrès américain un rapport accablant sur le FA-35. Le constructeur aéronautique aurait résolu deux problèmes critiques détectés en 2019. Mais, en 2020 d’autres sont apparus et il en resterait toujours 871 à régler, selon le site spécialisé Flight Global. Les dysfonctionnements pointés pourraient «causer la mort ou des blessures graves, des pertes ou des dommages importants à un système d’arme et restreint de manière critique les capacités de préparation au combat ou entraîner un arrêt de la chaîne de production». Il est aussi dénoncé un autre problème: selon Bloomberg, les moteurs souffriraient d’une usure préoccupante. La chaleur provoquerait «des fissures prématurées ou un délaminage, des revêtements d’aubes de turbine. Cela exige que les moteurs soient retirés ou réparés plus tôt que prévu». Le bureau du programme F-35 du Pentagone aurait même prévenu le Département de la Défense que, «dans le cas le plus extrême, jusqu’à 20% des F-35 de l’US Air Force pourraient manquer de moteurs d’ici 2025». En 2019, le secrétaire d’Etat à la Défense par intérim, Patrick Shanahan, aurait qualifié le programme de F-35 de «foutu». Alors que son développement a déjà coûté mille milliards de dollars!

Nombre de connaisseurs qui ont comparé les divers appareils en lice relèvent de surcroît que l’ultra-perfectionné F-35 est certes performant pour les missions de bombardements à longue distance mais peu adapté aux tâches de police aérienne: il prend de l’altitude plus lentement et sur une plus longue distance que les autres modèles.

Mais qu’importe, la conseillère fédérale Viola Amherd s’est laissée convaincre par son état-major et ses collègues n’ont pas voulu la contredire. On sait maintenant qui dirige la Suisse en la matière!

Quant aux surcoûts prévisibles, seront-ils à mettre sur le dos du collège actuel ou pour le prochain? Madame Amherd ferait bien cependant de se remémorer l’affaire des Mirage, et sa débâcle financière, dans les années 60. Elle avait amené le conseiller fédéral Paul Chaudet à la démission.

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