Un exode massif du personnel infirmier est à craindre

Publié le 21 mai 2021

Les « femmes d’acier » de Sheffield (Royaume-Uni), hommage aux travailleuses de la métallurgie en 1914-1918, reconverties en salut aux soignants. Mais les hommages symboliques ne suffisent pas. – © Tim Dennell

La Journée internationale des soins, ou plus familièrement appelée la Journée internationale des infirmières, s’est tenue le 12 mai dernier. Le thème central a été l’augmentation du nombre des infirmières qui quittent la profession — et la pénurie de personnel qui menace de s'accélérer encore, notamment en raison de la pandémie. En Suisse aussi, les conditions de travail doivent s'améliorer, demandait l'association professionnelle la semaine dernière. «Medinside» s’en fait l’écho.

Déjà en temps normal, la profession souffre d’une charge de travail élevée, pour un salaire médiocre, et d’une trop faible reconnaissance. La surcharge de travail permanente chez les infirmières fait des ravages. «Les soins infirmiers travaillent à la limite depuis de nombreuses années, mais malheureusement personne ne s’y est intéressé jusqu’à présent. A ce jour, on ne m’a pas présenté de concept cohérent et fonctionnel qui permette d’éviter de tels scénarios à l’avenir, mais aussi de nous soutenir, nous les soignants, dans notre travail et de rendre à nouveau possible une vie familiale normale.» 

C’est ce qu’a déclaré Ricardo Lange (un infirmier aux soins intensifs berlinois qui raconte son quotidien dans une chronique), à la grande surprise de Jens Spahn (CDU), ministre fédéral allemand de la santé, et de Lothar Wieler, président de l’Institut Robert Koch. La scène s’est produite lors d’une conférence de presse commune. Et M. Lange a visiblement mis le doigt sur une plaie saignante, depuis des dizaines d’années, commune à tous les pays européens et ignorée du politique. 

Cri d’alarme

Le cri d’alarme lancé par l’ICN (International Council of Nurses) à propos de l’exode professionnel massif des infirmières et infirmiers intervient au lendemain de la Journée internationale des infirmières. L’ICN estime que l’immense pression exercée par la pandémie pourrait conduire à trois millions de défections ou reconversions. Pour mettre cela en perspective, l’ICN dénombre 27,8 millions de professionnels infirmiers dans le monde. 

Mais avant même le début de la crise sanitaire, l’ASI (Association suisse des infirmiers et infirmières, 25’000 membres) indiquait que le nombre de démissions allait en augmentant. Près de la moitié des professionnels formés aux soins infirmiers avait quitté ou envisageait de quitter le métier. 

Mais quelle est la situation réelle en Suisse? Selon l’ASI, il n’y a pas de chiffres précis. «Nous en entendons parler par les institutions, les médias et les membres. Le fait qu’il y ait une pénurie manifeste de travailleurs qualifiés est démontré, entre autres, avec près de 6’000 postes vacants pour les infirmiers qualifiés». Un coup d’œil sur le site spécialisé dans les offres d’emploi dans le soin confirme cette affirmation: les spécialistes en soins infirmiers figurent dans le top 3 en termes de nombre d’emplois annoncés en Suisse (6’124 postes ouverts), avec les électriciens et les développeurs de logiciels.

Quelles réponses politiques?

Le 29 novembre 2017, l’initiative sur les soins infirmiers a été déposée au Parlement pour obtenir enfin de meilleures conditions de travail pour le personnel infirmier. Les mesures d’économie prises au détriment des soins infirmiers ne mettent pas seulement en péril la fourniture de soins de santé à la population, elles ébranlent la conception de ceux-ci en tant que «service public» et donc aussi les fondements de la profession d’infirmière.

La pression pour réduire les coûts qui s’exerce en permanence rend de plus en plus difficile le maintien de soins infirmiers équitables et accessibles à tous, la sécurité des patients et le respect des normes éthiques et juridiques minimales. Cela s’applique également au financement des soins ambulatoires et des soins de longue durée, qui est en place depuis 2011, et au financement des hôpitaux basé sur des taux forfaitaires par cas qui est entré en vigueur en 2012.

En mars dernier, le Parlement fédéral a donné raison aux initiateurs en présentant un contre-projet indirect. Le cœur de la contre-proposition est une offensive pour la formation. Les coûts pour la Confédération s’élèvent à 469 millions de francs. Cependant, il ne devrait pas y avoir de revalorisation des salaires, ni de places de travail supplémentaires. Le Conseil fédéral de son côté a rejeté l’initiative sur les soins infirmiers sans contre-projet. Selon le CF, l’article constitutionnel existant sur les soins médicaux de base est suffisant pour renforcer le secteur dess soins. L’initiative sera traitée dès lors de la session d’été.

Manifestations sans écho

Souvenons-nous aussi que le 28 octobre dernier, le personnel soignant est descendu dans les rues suisses, notamment à Lausanne, où il a continué à revendiquer une augmentation du personnel, de meilleures conditions de travail, une hausse de salaire et une prime Covid. Ils critiquent au passage l’attitude passive du gouvernement vaudois. Pour l’instant, le gouvernement vaudois est entré en matière uniquement concernant la prime Covid: 900 francs. Mais cela ne suffirait pas à soulager cette profession qui souffre depuis des longues années. 

De qui se moque la puissance politique? Au fond, elle se moque non seulement du personnel des soins mais aussi de vous et moi, qui contribuons à ce système de santé avec des impôts et une assurance maladie conséquente. 


N.B.: Et si vous souhaitez savoir où passe le reste du budget de santé (les salaires distribués), regardez cette vidéo où deux professeurs (Didier Pittet et François Mach) dansent devant des voitures de luxe (louées) sur des rythmes hip-hop. Ce clip de «rap humoristique» a pour but d’encourager et de remonter le moral des futurs médecins avant leurs examens malgré la crise sanitaire…fallait vous le montrer!


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