Réservé aux abonnés

Etre ou ne pas être suisse

Norbert Creutz

Par Norbert Creutz · Publié le 8 juillet 2020 · 5 min de lecture

Etre ou ne pas être suisse
1989: Agent de l'administration fédérale, Viktor (Philippe Graber) doit espionner au Schauspielhaus de Zurich, un nid d'intellectuels gauchistes bien connu... - © VINCA FILM

Comédie alémanique pleine de verve, «Moscou aller simple!» de Micha Lewinsky revient sur la fameuse affaire des fiches qui révéla l'existence d'une surveillance délirante des citoyens suisses durant la Guerre froide. Une réussite rare de notre cinéma national, à ne pas manquer.

Sommaire

Peut-on traiter avec légèreté de sujets graves? Oui, à condition de ne pas les prendre trop à la légère. C’est ce qu’est parvenu à faire Micha Lewinsky dans son quatrième film pour le grand écran, de loin le plus réussi. Sorte de maccarthysme feutré à la façon helvétique, «l’affaire des fiches» qui éclata en 1989 ne fut assurément pas vécu comme une comédie à l’époque, l’application en Suisse de certaines méthodes de surveillance anti-démocratiques apparaissant comme proprement scandaleuse. Mais il faut bien avouer qu’avec le recul, la paranoïa anti-gauchiste et le zèle ahurissant de notre police prêtent à sourire. Au point qu’on peut s’étonner que personne ne se soit attaqué plus tôt à ce sujet en or, si révélateur d’un certain esprit bien de chez nous.

Présenté en ouverture du dernier Festival de Soleure, Moscou aller simple! (Moskau einfach!) est bien le film assez consensuel auquel on pouvait s’attendre, mais il n’empêche que sa satire fait mouche et que sa leçon d’histoire reste valable. Plus qu’au précédent un peu surfait de L’Ordre divin (Die göttliche Ordnung de Petra Volpe, 2017), on pense ainsi à certains Faiseurs de Suisse (Die Schweizermacher de Rolf Lyssy, 1978) d’heureuse mémoire et même au modèle plus ancien de To be or Not to Be d’Ernst Lubitsch (1942)! Une sorte de filiation juive qui n’aura pas échappé au réalisateur, fils de l’écrivain Charles Lewinsky.

Le figurant protagoniste

Nous voici donc à l’automne 1989, quand notre police surveillait encore de manière quasi routinière des centaines de milliers de personnes soupçonnées de visées subversives. Jeune homme discret et sans attaches, Viktor Schuler (Philippe Graber) est désigné par son supérieur Marogg (Mike Müller) pour espionner au Schauspielhaus de Zurich, nid d’intellectuels gauchistes bien connu. Le moment aussi est choisi: le théâtre accueille le célèbre metteur en scène est-allemand Carl Heymann (Michael Maertens), venu y monter La Nuit des rois (Twelfth Night), une comédie de Shakespeare. Avec pour «couverture» un passé de marin de retour en Suisse après une longue absence et le nouveau nom de Walo Hubacher, Viktor décroche une place de figurant, poste d’observation idéal. Mais personne n’a compté sur le fait qu’il s’éprendrait de l’actrice Odile Lehmann (Miriam Stein), elle-même fille «indigne» d’un colonel et tôt séduite par son charismatique metteur en scène.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Qui mène la danse? La CIA, inévitablement!

CultureArticle

Qui mène la danse? La CIA, inévitablement!

Pour contrer les Soviétiques durant la guerre froide, les Etats-Unis menèrent une véritable offensive culturelle qui se poursuit de nos jours. Elle se déploya tous azimuts afin d’ancrer dans les mentalités européennes la supériorité de l’Amérique. Il existe un livre de référence à ce sujet, publié en 1999: «Qui menait la danse? La CIA et la guerre froide culturelle». Son autrice, la Britannique Frances Stonor Saunders, est décédée le 31 août à l’âge de 60 ans. L’occasion d’un hommage.

Martin Bernard

L’homme qui plantait des arbres

CultureArticle

L’homme qui plantait des arbres

Cette bande dessinée, inspirée par une nouvelle de Jean Giono, est tout à fait d’actualité. Elle raconte l’histoire d’un berger solitaire des Alpes de Haute-Provence qui, au début du 20e siècle, comprend que son pays meurt par manque d’arbres. Il décide donc d’en planter par milliers.

Patrick Morier-Genoud

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

CultureCourrier des lecteurs

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous accueillons les nouvelles technologies et réquisitoire contre l’inconscience de certains décideurs éblouis par les promesses des «conquistadores technologiques», l’ouvrage est imprégné d’humour et de cynisme.

Renato Weber