Publié le 7 avril 2020

© Pascal Parrone / BPLT 2020

Il y a bel et bien une forme de jubilation à se sentir tenu, contraint, protégé par plus fort que soi. Il y a bel et bien de l'angoisse à se sentir libre de ses mouvements...

Quand la mort rôde, la vie a plus de goût. C’est tragique, c’est indécent, mais c’est comme ça. Les reporters de guerre savent de quoi je parle, ceux qui ont traversé des maladies graves aussi. L’écrivain Sorj Chalandon a trouvé une belle formule pour dire cette forme de jubilation née de l’état d’urgence vitale: Une joie féroce. C’est le titre de son dernier roman, écrit à l’ombre du cancer.

Parlons des «joies féroces» nées du fichuvirus. Il y a les vertueuses, qui s’expriment largement. La joie de voir les eaux de la lagune de Venise redevenir limpides, les voisins s’entraider, les infirmières sortir de l’ombre, l’ONU en appeler à un cesser-le-feu mondial. Nous sommes nombreux à désirer voir dans la crise actuelle une formidable occasion: de ralentir, de revenir à l’essentiel, d’échapper à la spirale de la dispersion, de promouvoir une nouvelle hiérarchie des valeurs, une société plus solidaire. Oui, la voie de la sagesse coronavirale s’ouvre à nous, puissions-nous la suivre et surtout ne pas redevenir aussi cons qu’avant dès le danger passé.

Il y a aussi, il faut le dire, des jubilations plus mesquines, voire inavouables. Tenez, celle des brunes: l’heure de leur revanche a sonné puisque, comme le dit ce coiffeur à l’arrêt forcé, «Dans 2 mois, 99% des blondes auront disparu de la surface de la terre.» Je pense aussi aux conjoints d’oiseaux volages, qui voient se réaliser leur rêve secret: une cage à deux. Mais peut-être, déjà, déchantent-ils? Et Roman Polanski. Son martyre médiatique s’annonçait interminable et soudain, il n’intéresse plus personne. En voilà un qui doit allumer des cierges au coronamachin. Tout comme Emmanuel Macron, qui redécolle en fanfare dans les sondages, sans plus un gilet jaune à l’horizon.

Mais il y a une autre joie féroce qui me fait moins rire: elle émane de ceux qui aspirent à un régime d’ordre, d’autorité, de surveillance. Ceux qui pensent que la démocratie est un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir. Et secrètement sourient à la perspective d’être davantage tenus, contraints, guidés. Et même punis?

Je ne peux m’empêcher de penser aux bébés. Récemment, les spécialistes de la petite enfance se sont rendu compte que les petits aiment être emmaillotés, eh oui, comme au 19èmesiècle. Parce qu’il y a bel et bien un bénéfice psychologique primaire, une joie élémentaire à se sentir tenu, contraint, protégé par plus fort que soi. A l’inverse, être libre de ses mouvements, c’est formidable, mais angoissant. Et pourtant: c’est ce qui s’appelle grandir.

Si on pouvait sortir de la gonfle sans retomber en enfance collective, ce serait super.


Tout va bien, la chronique d’Anna Lietti, paraît chaque mois dans 24heures et sur Bon Pour La Tête, accompagnée d’un dessin inédit de Pascal Parrone.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Culture

L’homme qui plantait des arbres

Cette bande dessinée, inspirée par une nouvelle de Jean Giono, est tout à fait d’actualité. Elle raconte l’histoire d’un berger solitaire des Alpes de Haute-Provence qui, au début du 20e siècle, comprend que son pays meurt par manque d’arbres. Il décide donc d’en planter par milliers.

Patrick Morier-Genoud
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Politique

La démocratie se manifeste aussi dans la rue

Lorsque des citoyennes et des citoyens se mobilisent, comme ce fut le cas ces dernières semaines en Suisse, certains responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie. Un renversement sémantique révélateur d’une conception étroite et verticale du pouvoir. Pourtant, ces mobilisations rappellent une évidence souvent oubliée: le pouvoir du peuple (...)

Patrick Morier-Genoud