Le brouillard vert

Publié le 21 octobre 2019

Interview TV des présidents des cinq plus grands partis le 20 octobre 2019 au Palais fédéral. – © DR

Nous venons d’élire des parlementaires qui, hors leurs professions de foi plus ou moins convaincantes sur la transition écologique, sont restés dans le flou sur tous les autres sujets qui préoccupent la population. Et même sur le terrain qui a monopolisé la campagne, il y eut bien peu de propositions concrètes. Rien qu’un déferlement de belles paroles. Cela n’annonce rien de bon.

En fait, il n’y a pas eu de débat. Puisque tous les partis (sauf l’UDC, ce qui ne lui a pas réussi) pensent qu’il faut agir. Très bien, mais comment? Les Verts se sont bien gardés d’être trop précis puisqu’ils mijotent une avalanche de taxes qui ne seront pas très populaires. Un plan résolu et documenté pour réduire les émissions nocives de l’industrie, pour soutenir les projets de récupération du CO2, pour améliorer les transports publics et autres mesures réalistes? Rien de tel. Le bla-bla vert a enfumé les discours.

Pardon, chères élues, chers élus, chères candidates et chers candidates malheureux, mais beaucoup d’entre nous seront soulagés de ne plus voir vos faces souriantes à tous les coins de rues. Car vous vous êtes joué de nous. Vous n’avez rien dit ou presque de ce que vous ferez sur les dossiers chauds qui nous attendent. Certains d’entre nous ont peut-être voté pour des personnes dont l’opinion est opposée à la leur sur ce qui les préoccupe le plus.

L’Europe? Pas un mot sur l’accord-cadre. A l’exception de l’UDC qui le diabolise et les Verts libéraux qui sont pour. Le PLR, le PS, le PDC et les Verts se réfugient dans l’ambiguïté silencieuse. Aucune vision claire de l’avenir de nos relations avec nos voisins.

La libre circulation des personnes? A maintenir ou à supprimer? Le peuple devra se prononcer l’an prochain. Vous auriez pu préparer le terrain, annoncer la couleur lors de vos innombrables allocutions préélectorales. Non, là encore, vous avez préféré une prudence de Sioux.

Les retraites? Cela préoccupe grandement jeunes et vieux. L’impasse du système à terme se dessine. Mais chut… Tous en restent aux bricolages. Sans proposition claire. Cela à l’heure où le Conseil fédéral nous dit que tout dépend désormais du Parlement.

La santé? Là aussi, silence radio. Les primes rabotent chaque année un peu plus les ménages modestes. Tous les discours sur ce terrain sont convenus, archi-connus. Mais personne n’ose se lancer ou se relancer dans un projet plus équitable. Où, comme dans tous les autres pays européens, le risque de la maladie serait payé en fonction du revenu. Où les pharmas ne pourraient plus imposer des prix plus élevés que partout ailleurs, parfois délirants. Où le pouvoir de leur lobby et de celui des assurances privées serait enfin réduit.

La transparence? Le public a été choqué de découvrir que nombre de parlementaires se font littéralement acheter par divers groupes et organisations économiques. Mises à part quelques voix isolées, aucun parti ne s’engage pour plus de rigueur. Une loi sur leur financement, comme il en existe dans tous les pays de l’UE?  Il n’en est question nulle part. L’hypocrisie règne.

Les impôts? Il faut être bien inattentif pour ne pas voir que bien des tracas se profilent. L’allègement de la charge fiscale sur les sociétés pose de sérieux problèmes  aux cantons et aux communes. Comment mieux corriger ces effets? L’OCDE – qui sait imposer ses volontés chez nous aussi – prépare l’obligation de taxer les multinationales là où elles font leurs affaires, à travers le monde, les empêchant de déplacer leurs bénéfices dans les pays, comme la Suisse, à taux bas. Ce sera pour elle un choc considérable. La tentation sera grande de reporter sur les personnes physiques le manque à gagner prévisible. Mais qui parle de cela? Personne! Dans cette perspective, qui réclame un examen approfondi du coût de l’administration et des régies fédérales? Les dérapages de La Poste en France, de RUAG qui surfacture ses armements, ceux des services cybernétiques de la Confédération qui se sont maintes fois et coûteusement plantés auraient dû sonner l’alarme. Mais rien, pas un mot sur une meilleure vigilance.

Une campagne électorale qui se réduit à un seul thème, aussi important soit-il, où tous glissent sous le tapis les objets gênants, tels des gamins qui cachent leurs mauvaises notes à leurs parents, c’est indigne d’une démocratie lucide et responsable. On ne gère pas un pays en se laissant porter par l’air du temps. Mais gare à vous, chers parlementaires, on vous a à l’oeil. Vous devrez bien sortir du bois. Et on fera les comptes dans quatre ans.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Histoire

Quand la Suisse soutenait les génocidaires du Rwanda

Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question (...)

Jacques Pilet
EconomieAccès libre

A son tour, l’UBS s’en prend à l’AVS

Lors de la session d’été, le Parlement a refusé de financer de manière raisonnable la 13e rente AVS. C’est maintenant au tour du géant bancaire de passer à l’attaque en proposant une refonte radicale du système de prévoyance vieillesse en Suisse. Les bénéficiaires de ce remaniement? Le secteur financier, y (...)

Marco Diener
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Plus d’heures de travail, moins de salaire

Alors qu’en Suisse les hôpitaux, les EMS et de nombreux secteurs peinent à recruter, le Parlement fédéral multiplie les attaques contre le droit du travail. Conditions de travail dans les soins, salaires minimaux, travail dominical ou temps partiel: sous la pression des milieux patronaux et des assureurs, plusieurs protections des (...)

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Politique

Sortir du nucléaire: un choix de raison pour l’avenir de la Suisse

Face aux risques majeurs, aux coûts croissants et aux évolutions technologiques, le nucléaire apparaît comme une impasse pour la Suisse. A l’inverse, les énergies renouvelables et la production décentralisée offrent une voie sûre, durable et économiquement viable. Il est temps de repenser notre modèle énergétique en misant sur l’autonomie locale (...)

Bon pour la tête
Politique, Sciences & Technologies

e-ID: le TF valide malgré les soupçons d’ingérence

En écartant pour des motifs formels des recours visant Swisscom, Ringier et TX Group, entreprises soupçonnées d’ingérence dans le référendum sur l’e-ID de septembre 2025, le Tribunal fédéral valide un scrutin au résultat serré sans trancher sur le fond. Une décision qui laisse en suspens des questions sensibles sur l’influence (...)

Anne Voeffray
Economie, PolitiqueAccès libre

Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

A Amsterdam, la publicité pour la viande disparaît peu à peu de l’espace public au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette décision, déjà suivie par plusieurs villes néerlandaises, relance un débat sensible: jusqu’où peut-on encadrer la consommation pour des raisons écologiques? En Suisse, où la promotion de (...)

Bon pour la tête
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard