Grandson–Morat: le trésor, le mythe et les ombres de l’Histoire

Publié le 30 avril 2026

Panorama de la bataille de Morat, par Louis Braun, 1893 à 1894, huile sur toile. © DR

A l’occasion du 550e anniversaire des batailles de Grandson et de Morat, le Musée historique de Berne revisite un épisode fondateur de l’histoire suisse. Entre trésors bourguignons mythifiés, mise en scène édulcorée et relecture contemporaine parfois biaisée, l’exposition interroge notre rapport à l’Histoire. Et révèle, en creux, les tensions entre mémoire, mythe et vérité.

Bärn, 1476-2026

« Je lay emprins » (« Je l’ai entrepris »), devise de Charles le Téméraire

«Je suis venu récupérer le trésor de la cathédrale de Lausanne, j’ai dix mille soldats derrière moi, prêts à entrer dans ce musée.» Indulgent, le caissier sourit à mon mauvais gag… et jette quand même un rapide coup d’œil par la fenêtre derrière lui, au cas où une forêt de hallebardes s’apprêterait à donner l’assaut.

​Les plaisanteries reposent souvent sur un épisode historique authentique. Quand les Bernois ont annexé le Pays de Vaud, en 1536, ils y ont imposé la foi réformée et, au passage, emporté sur dix-huit chariots de nombreux objets et vêtements précieux qui se trouvaient à la cathédrale de Lausanne. Un mouvement en a demandé la restitution, en vain. Cela aurait d’ailleurs été compliqué: une bonne partie de ce butin a été fondue ou vendue depuis belle lurette.

Le choc des guerres de Bourgogne

​Un autre trésor m’amène au Musée historique de Berne en cette année 2026: c’est le 550e anniversaire des batailles de Grandson et de Morat, où Charles le Téméraire subit deux cuisantes défaites face aux troupes confédérées. L’événement secoua toute l’Europe: il amorçait le déclin du duché de Bourgogne, qui constituait jusque-là une puissance-tampon considérable entre la France et les Habsbourg. Si l’issue des batailles avait été différente, Dieu sait quel aurait été le destin de l’Europe, mais c’est une autre histoire! Accessoirement, Grandson et Morat établirent la solide réputation des mercenaires suisses. 

​La seconde bataille fut la plus meurtrière pour les Bourguignons, qui y perdirent quelque dix mille hommes, mais c’est à Grandson que Charles le Téméraire — qui transportait d’un bout à l’autre de ses vastes territoires (comprenant les Pays-Bas et la Belgique actuelle) une véritable capitale de toiles — dut fuir son prestigieux campement en y laissant mobilier, armures, habits de soie, tentures, vaisselle d’or et d’argent, somptueuses tapisseries… Les rudes paysans constituant l’essentiel des troupes confédérées en eurent la mâchoire qui se décrocha de saisissement.

Un butin dispersé et des trésors pas toujours authentiques

Le pourpoint de satin de soie rouge.

Las! Ils ne tardèrent pas à se disputer sur la répartition du butin, qui fut disséminé dans différents cantons, en partie détruit, fondu ou vendu. Pour prendre un seul exemple, la vente du spectaculaire chapeau du duc de Bourgogne (dont on peut voir une copie au château de Grandson récemment rénové) permit aux édiles bâlois de payer une partie importante de la dette communale. Ce trésor est devenu si mythique qu’on y a progressivement fourré des objets qui n’ont rien à y faire. Tel le fameux pourpoint de satin de soie rouge, travail d’une incroyable finesse: on peut voir l’original à Berne et de nombreuses copies à Grandson…, où il n’est pas précisé que ce magnifique vêtement ne peut avoir été porté par le duc: il a été fabriqué à une époque légèrement postérieure!

​La tapisserie «aux mille fleurs».

Esthètes, ne manquez pas la pièce maîtresse de l’exposition bernoise: la tapisserie dite «aux mille fleurs», commandée (en six exemplaires, chacun valant alors le prix d’une maison!) par Philippe Le Bon en 1466 au tisserand bruxellois Jan de Haze. Couvrant toute une paroi, elle a conservé une bonne partie de ses couleurs d’origine et «offre un éblouissant résumé de ce qu’était le pouvoir bourguignon à son apogée», écrit Bart van Loo*. 

L’Histoire mise en scène: une vision édulcorée de la guerre

Mais permettez que je digresse. Une autre exposition, temporaire, a motivé ma venue dans ce musée. Consacrée aux batailles de Grandson et de Morat, elle illustre elle-même le phénomène qu’elle ambitionne de décortiquer: chaque époque raconte l’Histoire selon les codes et les manies du moment. Au 19e siècle se constituent, laborieusement et parfois violemment, les identités nationales. La Suisse, conglomérat de langues, de religions et de cantons, a besoin d’un «récit» fédérateur; les batailles gagnées de Grandson et Morat s’y prêtent parfaitement. A la fin du siècle, le cinéma n’étant pas encore inventé, un autre divertissement attire les foules: le panorama à 360 degrés. On connaît celui des Bourbakis, exposé à Lucerne (je l’évoque dans cet autre récit); la bataille de Morat en suscite un autre, tout aussi monumental. Commandé en 1893 au peintre Louis Braun (spécialiste des chevaux) assisté d’une brigade d’aides (peintres de ciel, d’armes, etc.), il est exposé un an plus tard à Zurich, puis dans d’autres villes.

​​La toile — 100 mètres sur dix, pesant 1,5 tonne — est présentée dans une rotonde avec des effets 3D: le terrain est en partie reconstitué, des armes jaillissent des mains des combattants. Le réalisme a toutefois une limite: il ne faut pas effrayer ou dégoûter les visiteurs. Pas de sang donc, sinon quelques traces sur les épées, pas de tripes à l’air, rien que de l’héroïsme. La boucherie que fut Morat n’est pour ainsi dire pas évoquée. Les confédérés avaient ordre de ne pas faire de prisonniers. Ils éventrèrent les ennemis à terre, décrochèrent à coups de hallebarde les Bourguignons réfugiés dans les arbres, les poussèrent dans le lac pour les noyer, forcèrent les femmes qu’ils ne violèrent pas à exhiber leurs seins pour prouver leur genre et éviter la mort.

On a retrouvé, en 2024 seulement, la lettre d’un Jürg Hochmatt envoyée peu après les faits aux autorités de Nördlingen. «Il y avait tant de morts étendus sur le champ qu’un cœur de pierre s’en fut ému», écrit-il. Un ossuaire fut construit en 1477 pour rassembler les restes des soldats tués au service du Téméraire; il fut détruit en 1798 par le conquérant napoléonien qui ne goûtait guère cet humiliant rappel… oubliant par ce geste que, au 15e siècle, le duché de Bourgogne était l’adversaire de la France! Encore une fois: chaque époque vit l’Histoire à sa façon. Une relique morbide est restée: dans une vitrine de l’exposition, on peut voir une sorte de récipient allongé, teinte ivoire, creusé et gravé par un habitant de Morat; c’est un os prélevé à l’époque dans l’ossuaire (Goethe fit apparemment de même…).

Les biais contemporains: entre illusion et perte de sens

​La manie de notre époque est au questionnement historicisant. Pas facile d’être directeur de musée aujourd’hui: qu’a-t-on le droit de garder, de montrer, dans quel contexte? Qu’on le veuille ou non, la face sombre du passé nous hante, avec ses excès woke. L’exposition bernoise n’échappe pas à ce travers. Ce qu’on y voit le moins, c’est la genèse et l’ordre des batailles, la stratégie militaire des uns et des autres, les forces et les faiblesses de chaque camp. La Suisse, épargnée par la guerre depuis plus de deux siècles — si l’on excepte le bref épisode du Sonderbund —, voit décliner ses compétences militaires. Pire, elles suscitent le soupçon. La guerre est le Mal, évitons d’en parler, sinon pour soupirer après son opposé, la Paix, quitte à frôler la mièvrerie.

Le clou de l’exposition temporaire au Musée d’histoire de Berne est une reconstitution digitale du panorama de la bataille de Morat réalisée par l’EPFL. Puisque ceci est un site prioritairement destiné à la photographie, rendons hommage à cette prouesse technique. Un boîtier Phase One de 150 mégapixels équipé d’un objectif de 72 mm a pris plus de 27 000 images, du panorama, ensuite «collées» et «empilées» de façon à créer une image de 1,6 trillion de pixels dans laquelle on peut zoomer (y compris depuis votre ordinateur). C’est la plus grande reproduction au monde d’un objet. Sonnez trompettes.

​Aux flonflons d’une technicienne anglo-saxonne qui, sur un écran à gauche de l’entrée, brode avec un enthousiasme messianique sur la préservation numérique d’un patrimoine culturel mondial menacé par moult dangers climatiques ou politiques, répond, sur un autre écran à droite de l’entrée, le prudent scepticisme de Beate Fricker, professeure d’histoire médiévale à l’université de Berne. Aujourd’hui, on ne peut plus faire confiance aux images, dit-elle en substance, en particulier aux images numériques sujettes à toutes les manipulations. Si remarquable soit-il sur le plan technique, le panorama de Morat digitalisé est, comme toute image, une fiction. «Rien ne remplace l’original», souligne Beate Fricke, qui pose la bonne question: si la version peinte de 1893 était elle-même une interprétation biaisée de la bataille, les gens qui faisaient l’effort d’aller la voir et de payer pour cela avaient une motivation: ils participaient à une commémoration, voire à une sorte de culte, rendaient hommage à la Patrie en gestation. On peut en sourire aujourd’hui, mais la démarche avait un sens.

​Que commérons-nous aujourd’hui, vers quel but tendons-nous en nous plongeant dans le panorama numérisé? Sommes-nous de simples voyeurs distraits, ou des curieux menant une recherche sur tel aspect d’une problématique observée avec distance? Où se situe notre engagement? C’est, en filigrane, la question de toute cette année 2026 où, nous autres Suisses, penserons aux ancêtres de 1476 qui firent basculer le destin du Vieux Continent.

​Allez, j’y vais de mon fantasme personnel: j’aurais aimé qu’au lieu de s’affronter comme des coqs, Bernois et Bourguignons scellent une alliance dont serait née, peut-être, la puissance pacificatrice qui a manqué à l’Europe. C’est avec cette uchronie en tête que j’ai parcouru les rues de Berne depuis l’Helvetiaplatz jusqu’à la gare, y glanant les images de cette galerie. Le doux soleil d’avril soulignait cette évidence: Berne a un charme fou.

P.S.: Quand j’étais à l’école, on nous a appris que l’arrogant Téméraire avait déclaré la guerre aux Suisses, qui lui ont flanqué une bonne râclée. En réalité, deux puissances également conquérantes se faisaient face: le duché de Bourgogne et Berne. Si, comme dans la cour de récré, il s’agit de savoir qui a commencé, ce seraient plutôt les Bernois en occupant Grandson (et d’autres territoires vaudois) en 1476, provoquant la fureur du duc, qui a envoyé ses troupes sur Orbe puis Grandson, avec la suite que l’on sait. Fair-play, le Musée historique de Berne expose d’ailleurs une copie de la Lettre de défi du 25 octobre 1474, envoyée à Charles le Téméraire au nom de tous les Confédérés mais rédigée par Berne.

Bart van Loo a rédigé l’ouvrage qui manquait sur l’histoire des ducs de Bourgogne: «Les Téméraires, quand la Bourgogne défiait l’Europe», Flammarion 2020. Indispensable, parce qu’écrit par un Belge érudit et curieux. Le terme «Bourgogne» induit en erreur: on croit que le centre du duché se trouvait autour de Dijon ou Nevers, alors que c’est bien aux Pays-Bas et en Belgique que battait son cœur économique et politique (même les habitants de ces deux pays semblent parfois l’ignorer). Bruges, où se trouve d’ailleurs la tombe spectaculaire du Téméraire, et sa rivale, Gand, figuraient parmi les villes les plus peuplées, cosmopolites et riches du continent. Bart van Loo a publié en 2024, chez Flammarion toujours, un magnifique «Tour de la Grande Bourgogne», qui donne des idées de visites et circuits pour au moins une année…

Le site de Jean-Claude Péclet

La bataille de Morat revisitée – Mise en scène d’un triomphe, du 25.02.2026 au 09.05.2027 au Musée d’Histoire de Berne

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