Réservé aux abonnés

Le sexe au cinéma: un siècle d’échecs

Par David Laufer · Publié le 18 juillet 2025 · 7 min de lecture

Le sexe au cinéma: un siècle d’échecs
Jeremy Irons et Juliette Binoche dans «Fatale» (1992) de Louis Malle. - © DR

L’histoire du cinéma témoigne qu’il est souvent plus efficace de suggérer les rapports érotiques entre protagonistes plutôt que de les montrer crûment. D’autant qu’ils n’apportent souvent rien à la compréhension du scénario ni à la profondeur des personnages. Moins on en fait, plus on en dit.

Sommaire

Le réalisateur Louis Malle était l’invité d’honneur d’une émission culturelle à la télévision. C’était il y a environ trente ans. Autour de lui, quelques invités avaient été soumis à un jeu intéressant. On avait projeté pour eux deux scènes tirées de ses films. La première était extraite des Amants, de 1958. En noir et blanc, Jeanne Moreau y fait l’amour avec Alain Cuny sur une musique de Brahms. Les gestes sont lents et filmés de près, on suit sa main sur le drap qui, se crispant, indique qu’elle parvient à l’extase. Rien n’est dévoilé de l’anatomie des acteurs, on est en plein dans la suggestion. La seconde scène soumise aux invités était tirée de Fatale, de 1992. Juliette Binoche et Jeremy Irons y font l’amour sur un pas de porte, haletants et transpirants. Ils se malaxent comme de la pâte à pain, soumettant leur intimité physique au spectateur sans aucune pudeur. Puis on demandait aux invités laquelle de ces deux scènes avait leur préférence. Les Amants était le vainqueur incontesté.

Cette expérience révélait la difficulté de montrer l’amour physique sur écran. Les deux scènes étaient les deux extrêmes du genre: du suggestif poétique à l’explicite animalier. Entre les deux, l’histoire du cinéma nous a soumis tous les angles possibles. Et malgré tous leurs efforts, ces innombrables tentatives de montrer cet acte fondamental de l’expérience humaine restent inutiles au mieux, dégoûtantes au pire. Pas une seule scène de sexe ne sonne juste. Chaque fois qu’on y arrive, je saute sur ma télécommande et passe à la scène suivante. L’émission de Louis Malle prouvait toutefois une chose avec certitude: entre l’explicite et le suggéré, le second gagnera toujours. Moins on en fait, plus on en dit.

Dans la majorité des cas, le sexe à l’écran est une histoire mièvre

Dans Pretty Woman, Richard Gere et Julia Roberts se caressent et s’enlacent en soupirant sans qu’on soit certain qu’il s’agisse de plaisir ou d’ennui. Elle garde son négligé de soie, ce qui ne change d’ailleurs pas grand-chose puisqu’elle est doublée pour l’occasion. Ce n’est même pas son corps, ce qui en dit long sur la futilité de l’exercice. Pretty Woman est une sorte de mètre-étalon du genre. La plupart des films grand public, lorsqu’ils se risquent à rentrer dans la chambre à coucher, en font un récit soyeux, lent, propre et sans une seule goutte de transpiration. C’est le sexe raconté aux enfants.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Echange de lettres avec Brigitte Bardot

CultureArticle

Echange de lettres avec Brigitte Bardot

A l’été 2009, la star disparue fin décembre répondait par écrit à une invitation du festival de philosophie que j’organisais à Saint-Maurice sur le thème de l’homme et l’animal. Ces courriers manuscrits, publiés pour la première fois, révèlent la cohérence intime d’un choix de vie radical et souvent incompris, ainsi qu’un geste de profonde humanité.

Guy Mettan

Orson Welles, grandeur et démesure d’un créateur libre

CultureArticle

Orson Welles, grandeur et démesure d’un créateur libre

Que l’on soit cinéphile ou pas, il faut lire «Orson Welles - Vérités et mensonges» d’Anca Visdei. Il en surgit un personnage unique tant il a accumulé de talents: metteur en scène, scénariste, comédien, virtuose à la radio et à la télévision, et chroniqueur politique engagé pour la démocratie. Sa puissance dans le succès comme dans l’échec, ses incessants rebonds, son obstination jusqu’au dernier souffle sont une leçon de vie.

Jacques Pilet

Et si Dieu préparait son retour

CultureArticle

Et si Dieu préparait son retour

Nous sommes passés des cathédrales à Netflix, de la prière à l’algorithme, persuadés d’avoir vaincu l’ignorance et dompté le monde. L’Occident a remplacé Dieu par la science, la foi par la consommation, la communauté par l’individualisme. Mais le besoin de sens refait surface et les conditions pour un véritable retour de Dieu semblent réunies.

David Laufer