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Quand notre culture revendique le «populaire de qualité»

Jean-Louis Kuffer

Par Jean-Louis Kuffer · Publié le 5 septembre 2025 · 7 min de lecture

Quand notre culture revendique le «populaire de qualité»
© DR

Du club FipFop aux mémorables albums à vignettes des firmes chocolatières NPCK, ou à ceux des éditions Silva, en passant par les pages culturelles des hebdos de la grande distribution, une forme de culture assez typiquement suisse a marqué la deuxième décennie du XXe siècle et jusque dans la relance du festival de Locarno... Et maintenant, entre clics et «likes»?

Sommaire

On ne va pas se la jouer vieille savate traînant sa nostalgie du «bon vieux temps», mais quand même: sans donner dans l’exaltation du «monde d’avant», pourquoi se gêner de rappeler ce qu’il y eut de parfois singulier dans les initiatives préludant à la défense, en Suisse, d’une culture «populaire de qualité» relancée ces dernières années par le tandem Couchepin-Jauslin au Festival de Locarno, sous l’œil complice de Frédéric Maire…
Celui-ci est trop jeune, sans doute, pour avoir connu le club FipFop, disparu en 1959, deux ans avant sa naissance. Or, ledit club, fondé en 1926 par la firme Nestlé, a bel et bien innové dans le domaine de l’initiation au cinéma en proposant, aux enfants de 5 à 15 ans – interdits de cinéma à l’époque –, des projections de films documentaires et autres pellicules d’animation – avec des éléments autopublicitaires en bonus –, quelque 500 séances annuelles étant proposées en plus de 300 lieux de projection, auxquelles s’ajoutait la distribution d’un petit journal tiré à 120 000 exemplaires. Pour la somme d’un franc, vous deveniez membre du club FipFop, avec la bénédiction au garde-à-vous du général Guisan, membre d’honneur dès 1940. Parallèlement, les albums des éditions Silva, selon le même principe des points, «cartonnaient» en 1959 avec deux millions d’exemplaires, alors que la revue Silva atteignait les 400 000 lecteurs rien qu’en Suisse romande…

Textes de bon niveau, jolies vignettes 

Persuasion clandestine à fins commerciales que tout ça? En partie sans doute, mais les parents et enseignants de l’époque, alertés à ce propos, n’incitaient pas moins la firme lacto-chocolatière, s’agissant du club FipFop, à garantir la qualité du contenu de son offre cinéphilique, lequel contenu, «populaire de qualité» avant la lettre, se retrouvera dans l’orientation didactique des fameux albums NPCK (Nestlé, Peter, Cailler, Kohler) qui ont régalé nos curiosités d’enfants dans les années 50 et suivantes, combinant des textes d’un niveau appréciable (des écrivains d’un certain renom y participaient) et de très jolies vignettes glissées dans les plaques de chocolat et collées dans chaque album, à la manière des récents albums Panini pour fans de foot.
Un exemple? La grande Ronde des métiers, aux textes signés par l’estimable C.F. Landry, qui nous aura fait découvrir, d’un ton joliment paternaliste et non sans attention compétente, les particularités respectives des métiers de la modiste et du maître d’école, de l’infirmière et du mécanicien auto-avion, de l’agent de police ou de la coiffeuse-manucure, du reporter-journaliste ou de la couturière.
En préambule, le cher Landry avait annoncé la couleur morale et sociale du propos, s’adressant aux «apprentis grandes-personnes» de ces années: «Je vais vous dire un secret: il n’est de merveilles que dans les contes de fées: le travail aussi est un jeu, souvent un conte et, dès qu’on le veut, une merveille. Le travail est un bon compagnon qui fait la route avec vous; le travail allège les heures, et il y a dans le travail une sorte de chanson qui égaie le cœur».

L’on peut ricaner, voire conclure à l’«aliénation» sourdement entretenue par les idiots utiles du capitalisme: les petits mangeurs de chocolat que nous étions en ces années radieuses, loin des rigueurs ouvrières, n’en étaient pas moins intéressés par le travail de la modiste, à la fois exigeant et faisant d’une femme une corolle («Ne dit-on pas d’un délicieux chapeau: c’est un déjeuner de soleil», suggère le gentil Landry), par le métier (qui en contient vingt) du vigneron, par se presser dans la foulée du reporter («Attraper un train quand il n’y en a pas, trouver un téléphone sur une île déserte», etc.), par oublier l’atroce inscription «Arbeit macht frei» du camp de la mort et rester libre en travaillant un peu et sifflotant beaucoup.

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