Plaidoyer pour un renouveau européen

Publié le 22 mars 2024

Représentation allégorique de l’Europe sur l’Albert Memorial à Londres. CC BY 4.0

Tel est le titre du livre, modestement désigné comme un essai, signé par notre ami, collaborateur de BPLT, Martin Bernard. Que ceux que les aléas de l’Union européenne lassent, irritent ou indiffèrent, se rassurent. On n’y parle pas de Bruxelles. Le regard va plus loin, dans l’histoire et vers l’avenir. Les philosophes s’y expriment, pas les technocrates.

La civilisation européenne… Quelle incroyable trajectoire si l’on y songe. A partir de Christophe Colomb, elle a dominé de vastes pans du monde. Dès le XVIIème siècle, elle a développé les sciences, les techniques, les dominations économiques. Comme le prônait le Britannique Francis Bacon (1561-1625), penseur et homme d’action puissant. Dont les vues ont été mises en œuvre au-delà de ce qu’il put espérer dans le modèle productiviste et consumériste en Occident. Et pas là seulement. A leur manière, l’URSS, puis la Russie, la Chine, l’Inde et tant de pays développés, entrent en fait dans les mêmes schémas industriels et commerciaux. Sans parler des Etats-Unis qui étendent le modèle sous de nouvelles formes, jusqu’à l’implanter dans le monde entier, sans grande opposition, à travers le numérique qui fait de nous de nouveaux consommateurs.

L’Europe a apporté autre chose au monde. Dès le XVIIIème siècle. Les Lumières, de Spinoza à Newton, de Descartes à Bayle. Avec l’apologie de la science contre l’obscurantisme. De l’émancipation opposée à la soumission. Avec cette notion unique jusqu’alors dans l’humanité: la liberté individuelle. Ce grand courant, prolongé plus tard par la «Naturphilosophie» allemande et surtout le géant Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) auquel Martin Bernard consacre d’admirables pages. Allant au-delà des œuvres les plus connues, explorant sa philosophie, sa façon de «pénétrer au cœur des grandes énigmes de la vie et de l’univers».

Tout cela est bien beau, direz-vous, mais aujourd’hui, comme 61% des personnes interrogées par l’Office of Science and Technology britannique, vous pensez peut-être que «la science est dirigée par le monde des affaires, au bout du compte, c’est une histoire d’argent». Là Martin Bernard va jusqu’à proposer que soient créés de nouveaux instituts de recherche, plus attentifs aux besoins et souhaits de la population… financés par une taxe sur les transactions financière spéculatives.

Mais alors pourquoi diable en appeler à un renouveau? Pas besoin de faire un dessin. L’Europe est en déclin. Le best-seller de Emmanuel Todd (La défaite de l’Occident, éd. Gallimard) en fait brillamment le tour, y compris pour la Grande-Bretagne si chère à son cœur. Un peu simpliste parfois, lorsqu’il insiste lourdement sur l’abandon de la pratique religieuse, surtout celle des protestants qu’il a en si haute estime. Mais il a raison de parler de la montée du nihilisme. En Amérique étendu à l’Europe. Le consumérisme finit par consumer la petite flamme qui fait le propre de l’humanité. Selon le philosophe français Abdennour Bidar «l’humanisme est le fil directeur ou l’inspiration profonde de l’histoire culturelle de l’Occident». Mais où le renouer, ce fil? Par l’école, bien sûr, et pas celle des programmes mijotés de Microsoft, par la méditation, par un dialogue respectueux et curieux avec d’autres civilisations. Un petit tour en Asie, en Afrique, en Amérique latine, ça aide à comprendre le monde et à se connaître soi-même. Et surtout, c’est plus abordable, la lecture! Celle du livre Martin Bernard ouvre tant de perspectives stimulantes… Il foisonne de citations-clés. Au moins lire le dos de la couverture: «S’interroger sur l’avenir du continent européen n’a pas pour ambition de créer un nouvel impérialisme rivalisant avec ceux des autres grandes puissances, mais de susciter un nouvel espoir civilisationnel centré sur le respect et l’intégrité de la personne humaine et de la nature, ainsi que sur de nouvelles formes d’entraide et de spiritualité. Cela ne signifie pas l’entretien d’une nostalgie envers la grandeur passée de l’Europe, comme le font trop de « conservateurs », mais la redécouverte de ce que signifie vraiment être européen.»

Ambitieux programme à l’heure où les Européens se trouvent embarqués dans une frénésie guerrière, se tournent plus vers les armes d’acier que vers celles de l’intelligence, se détournent de la quête des chemins compliqués de la paix, alors qu’ils surent admirablement le faire après les boucheries du XXème siècle. A l’heure où les Européens se complaisent dans le suivisme des Etats-Unis qui en tirent bénéfices, ou alors dans l’exaltation qui, c’est bien connu, résout tous les problèmes. Sourds en fait aux souffrances d’un pays martyrisé que les uns et les autres caricaturent. Le vacarme des propagandes nous assourdit, nous abêtit. Alors vite, plongeons dans les livres. Cet essai a peu de pages mais il nourrit longuement le meilleur de nous-mêmes. Voilà un humanisme aux meilleures couleurs que celles du pessimisme complaisant d’un Emmanuel Todd qui envoie un peu vite l’Occident aux poubelles de l’histoire.


«Plaidoyer pour un renouveau européen», Martin Bernard, Editions BSN Press, 162 pages.

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