Réservé aux abonnés

Comment Pascale Kramer sublime le roman choral des familles

Jean-Louis Kuffer

Par Jean-Louis Kuffer · Publié le 1 mars 2024 · 6 min de lecture

Comment Pascale Kramer sublime le roman choral des familles
© Jehyun Sung via Unsplash

Du sujet rebattu, notamment dans les séries télé, du roman familial et de ses secrets, la romancière, qui y a déjà achoppé plusieurs fois, tire un «poème» saisissant à multiples voix, comme tissé par le temps aux doigts agiles. Ou comment une famille de Suisses moyens et ses quatre générations, entre 1977 et 2016, «fait avec» les choses de la vie, l’amour et la putain de maladie, en suivant l’évolution des mœurs et des mentalités, et comment la tendresse, bordel, suscite finalement (ou pas) l’indulgence.

Sommaire

On pourrait dire que cette story d’ado de treize ans qui s’entiche d’un oncle charmeur de vingt ans son aîné ne relève que de la lubie de gamine ou de l’emprise masculine larvée, comme on s’en obsède aujourd’hui, mais ce ne serait rien comprendre à ce roman. 

Car s’il y a de l’obsession passionnelle chez la Clémence adolescente, qui rejaillit à ses quinze ans et «aboutit» à ses dix-huit ans, l’histoire de ses relations avec son oncle ne se borne pas à un scénario conventionnel d’abus, très loin de là, ni à la mise en accusation d’un prédateur sexuel,  tout étant «plus compliqué», et c’est avec le temps qu’on va en juger – le temps étant la grande affaire de ce roman: ce que le temps fait de nous et comment chacune et chacun s’en tire en jugeant plus ou moins selon ses principes, ou en faisant plus ou moins l’innocent – spécialité de l’oncle Vincent en fils à maman choyé par celle-ci autant qu’il se dorlote en dorlotant toute jeune fille qui passe à sa portée – tu-es-belle-je-te baise! lancera-t-il en passant avant de se tirer pour gérer ses affaires de revendeur de luxe…

Donc on pourrait dire de ce puant caresseur à qui rien n’est censé résister: le mâle blanc typique, résidu de patriarcat, pervers narcissique comme pas deux et juste digne d’être dénoncé, sauf que «c’est plus compliqué», une fois encore, et que le roman nous fait presque aimer ce grand enfant «homme à femmes» assumé, comme Pascale Kramer nous fait «adopter» tous ses personnages, et l’on ne s’étonnera pas autrement de voir Clémence s’enticher d’un autre «vieux», des années plus tard, mais on pourrait dire aussi que Clémence n’écoute que son instinct et ses sentiments et qu’il y a chez elle autant de besoin d’amour que de frustration, d’excès et de manque de tendresse, que de sincérité sporadique chez Vincent et de complexité dans toutes les relations entretenues par les personnages du roman de Pascale Kramer, lequel nous renvoie à la fois à celles que nous avons vécues nous-mêmes…

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Ces vignes qui disparaissent

CultureArticle

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se vendent mal. Le paysage géographique et gustatif est en train de changer.

Jacques Pilet

Comment le triazole a contaminé le Léman

SantéEnquête

Comment le triazole a contaminé le Léman

Pendant des années, Syngenta a rejeté près de 60 tonnes de 1,2,4-triazole dans le Rhône, contaminant durablement l’eau potable de près d’un million de personnes. Alors que les autorités se veulent rassurantes sur les risques sanitaires immédiats, les conséquences à long terme restent incertaines. Entre contradictions administratives, lacunes réglementaires et secret industriel, nos recherches révèlent les difficultés à établir les responsabilités d’une pollution pourtant connue et surveillée depuis des années. Qui savait quoi, pourquoi personne n’a-t-il réagi plus tôt et qui paiera la facture ? Premier volet de notre enquête sur les façons dont Syngenta noie le poison.

Anne Voeffray