Aux origines de la «vassalisation» européenne

Martin Bernard

Par Martin Bernard · Publié le 29 décembre 2023 · 13 min de lecture

Aux origines de la «vassalisation» européenne
© Holger.Ellgaard - Schifffahrtsmuseum in Kiel

Annie Lacroix-Riz, dans son livre «Les origines du plan Marshall, le mythe de "l’aide" américaine», analyse la dépendance économique et politique de l'Europe envers les Etats-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. L’historienne explore comment l’aide américaine a façonné les relations transatlantiques et l’influence des Etats-Unis sur l’Europe, notamment à travers les accords Blum-Byrnes et le plan Marshall.

Sommaire

Ces deux dernières années, la question des liens politiques, économiques et idéologiques entre l’Europe et les Etats-Unis a refait surface dans le débat public. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, l’alignement de l’Union européenne sur la stratégie américaine est apparu irrationnel à beaucoup, tant elle semble contredire les intérêts les plus élémentaires des Etats européens, par exemple en matière d’approvisionnement énergétique. Comment expliquer ce que plusieurs observateurs ont qualifié de «vassalisation» à Washington? Dans son dernier livre, intitulé Les origines du plan Marshall, le mythe de «l’aide» américaine, l’historienne française Annie Lacroix-Riz détricote le fil d’une sujétion économique qui remonte, selon elle, à la défaite de la Wehrmacht à Stalingrad en 1941.

Une libéralisation intéressée

Grâce à un gros de travail de recherches dans les archives françaises et américaines, l’historienne (marxiste assumée) retrace avec force détails (la lecture du livre est ardue) l’extension de la zone d’influence américaine en Europe occidentale et son accession à l’hégémonie mondiale. Dès 1941, l’aide financière et matérielle des Etats-Unis à des pays européens embourbés dans une nouvelle guerre mondiale s’accompagna en effet de clauses commerciales contraignantes pour ces derniers. Elles assurèrent aux Etats-Unis un accès «égal» aux matières premières auparavant sous contrôle colonial; accès habilement déguisé en «libéralisation du commerce mondial». Dans le cas de la France, l’année 1946 occupe une place de choix. Les accords Blum-Byrnes du 28 mai, prédécesseurs directs des accords Marshall de 1947, engagèrent le pays dans «une dépendance de type colonial», écrit Lacroix-Riz. Exemple marquant: l’octroi de réparation aux Américains pour les dommages infligés à leurs propriétés en France par leurs propres bombardements… sans parler des accords sur le cinéma, ouvrant les écrans français aux productions de Hollywood.

Le vent tourne

Dans son livre, Annie Lacroix-Riz montre aussi la façon dont les élites françaises du gouvernement de Vichy, sentant le vent tourner après Stalingrad, préparèrent leur retournement au profit de la Pax Americana, ce qui permit à un grand nombre de «collabos» en col blanc de se recycler dès 1944-45 dans les réseaux de pouvoir transatlantiques. En juillet 1941, trois semaines seulement après l’opération Barbarossa, le général Paul-André Doyen fut catégorique: «Nous ne devons surtout pas perdre de vue que l’Amérique reste le grand arbitre d’aujourd’hui et de demain et qu’il est pour nous d’un intérêt vital de ne pas nous aliéner ses sympathies. […] Quoi qu’il arrive, le monde devra, dans les prochaines décades, se soumettre à la volonté des Etats-Unis».

Restaurer l’économie allemande

L’historienne illustre aussi la volonté forte des administrations Roosevelt puis Truman de favoriser la reconstruction de l’Allemagne vaincue, au détriment des revendications de la France, de l’Italie ou de la Russie qui souhaitaient, comme en 1918, des réparations au titre de la guerre. La position américaine permit effectivement de relever une Allemagne détruite et d’américaniser en profondeur son économie, pour le plus grand profit de certains intérêts financiers locaux et étrangers. L’Allemagne (occidentale d’abord, puis réunifiée) devint alors la tête de pont d’une Europe transformée, pour reprendre l’expression de Zbigniev Brzezinski (Le grand échiquier), en «protectorat américain».

La réalité des sources

Le livre d’Annie Lacroix-Riz n’a pas eu beaucoup d’écho (en bien ou en mal) dans la grande presse. Bien que présentant des thèses controversées, il est pourtant une contribution majeure à l’histoire contemporaine de l’Europe. Sa lecture permet de mieux comprendre les positions actuelles de l’Union européenne face aux grands chamboulements de notre temps. Anticipant les critiques, l’historienne réfute une présentation «à charge» (c’est-à-dire anti-américaine) des archives, «en aucun cas sélectionnées dans ce but», assure-t-elle en conclusion. «Il existe un abîme entre, d’une part, les « informations » de la grande presse détenue par le capital financier, les communiqués officiels ou les témoignages des (ex-)ministres et ambassadeurs aux colloques des Sciences Po, et, d’autre part, les faits établis par les sources originales».


«Les origines du Plan Marshall, le mythe de « l’aide » américaine», Annie Lacroix-Riz, Armand Colin, 571 pages.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse

GéopolitiqueArticle

«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse

La neutralité helvétique est aujourd’hui au cœur de nombreux débats. J’en rappelais quelques enjeux dans mon article de la semaine dernière. Prenons maintenant un peu de hauteur historique pour rappeler que la Suisse n’a pas toujours été un îlot de paix au cœur de l’Europe. Et qu’il existe des précédents méconnus au moralisme anti-neutralité, qui ne sont pas sans ressembler à la situation actuelle.

Martin Bernard

Les Etats-Unis se sont construits sur un mensonge

GéopolitiqueArticle

Les Etats-Unis se sont construits sur un mensonge

Washington fête ce week-end le quart de millénaire de son indépendance. Le récit est bien huilé: l’expérience américaine aurait en son cœur les principes démocratiques. L'histoire dit pourtant l'inverse: les pères fondateurs, hostiles à l'idée même de démocratie, ont bâti un gouvernement pensé pour protéger les privilèges d'une élite face aux revendications égalitaires du peuple. Ce mythe fondateur a servi de socle à une entreprise impériale dont le bilan humain – des dizaines de millions de morts – tranche avec le lustre des commémorations.

Martin Bernard