Publié le 20 octobre 2023

Donald Tusk, leader de l’opposition de centre-droit, qui a fait perdre au PiS sa majorité au Parlement lors des dernières élections législatives. – © DR

Quelle leçon a donné la Pologne à l’Europe dimanche dernier! Un événement qui va bien au-delà d’une simple péripétie électorale. Une majorité a vaincu un pouvoir qui domine les médias, dépense des sommes folles pour une campagne haineuse, a arrosé de subventions les familles juste avant le vote. Les clés du succès inattendu des oppositions coalisées? Il n’a pas passé par le chahut et les troubles dans la rue. Mais par une participation massive: 74%! Et même 85% à Varsovie. En particulier, ce qui est nouveau, celle des jeunes et des femmes.

Il y a des chiffres qui laissent bouche bée en Suisse ou chez les voisins, où le zèle civique est beaucoup mins éclatant. Ainsi dans la tranche d’âge des 18-28 ans, 68% sont allés voter (46% il y a quatre ans). Contre des dirigeants qui leur cassaient les oreilles, démolissant par tous les moyens les adversaires. Il arrive un moment où trop, c’est trop. Une frange de la jeunesse, il y a un an encore, était attirée par une petite formation d’extrême-droite plutôt juvénile. Elle a été rattrapée par ses harangues anti-féministes et des cas de violences sexuelles. Ratage de ce côté aussi. Ce qui a pu jouer aussi, c’est l’attachement des jeunes Polonais à l’Europe de la libre-circulation des personnes. Aller voyager, étudier, travailler dans ce large espace, c’est attrayant pour un peuple qui a toujours eu le goût du large, qui a toujours émigré, ne serait-ce que pour un temps. Or le vieux parti réactionnaire ne cessait de diffamer le projet européen, se querellait avec tous ses voisins, menaçait de sortir de l’UE. Cela n’a pas plu. En particulier chez les Polonais de l’étranger qui ont aussi voté massivement, la plupart pour l’opposition, du moins en Europe: 180’000 bulletins enregistrés rien qu’à Londres.

Quant aux femmes, d’ordinaire elles ne se bousculaient pas aux urnes. Et cette fois, elles ont accouru. Participation même légèrement supérieure à celle des hommes. Et pour cause. Les lois anti-avortement et de nombreux cas de misogynie dans les hôpitaux les ont exaspérées. Tant d’entre elles ont dû aller à l’étranger pour interrompre une grossesse non désirée. Le vacarme rageur et omniprésent de la propagande gouvernementale a fait le reste.

La détermination et l’inventivité des opposants au régime ont payé. Exemple: en Pologne les électeurs et électrices peuvent choisir où ils déposent leurs bulletins. Un demi-million d’entre eux sont allés là où le rapport de forces était plus favorable au pouvoir, dans les petites localités, à la campagne, loin des grandes villes, sous-représentées dans l’attribution des mandats.

Certes le chemin du changement sera encore long. Le président Duda (PiS) restera en place deux ans encore, avec des compétences non négligeables. Il faudra des semaines pour qu’il désigne un Premier ministre acceptable par le nouveau Parlement. Et des mois pour que le nouveau pouvoir maîtrise un lourd appareil d’Etat dont les rouages étaient mis en place par le pouvoir aujourd’hui sortant. Et il faudra que la coalition des trois partis qui ont réuni 53,5% des voix ne se divise pas trop. Un de centre-droit avec Tusk à sa tête, un de gauche, un centriste plutôt conservateur, à composante paysanne … Le Conseil fédéral suisse pourra donner des conseils sur la manière de gérer un pays dans une telle composition hétéroclite!

Mais le cap est donné. Oui à l’Europe! Une Union qui, soit dit en passant, va libérer 34 milliards d’euros d’aides jusque-là bloqués en raison des atteintes au droit.

Plus possible maintenant de mettre tous les pays d’«Europe de l’est» dans le même sac, tous taxés de nationalistes attardés et de perturbateurs. Certes la Hongrie et la Slovaquie font encore bande à part, mais leurs dirigeants – qui d’ailleurs ne disent pas que des bêtises – seront plus que jamais sous le regard critique des autres Européens. Les Polonais seront les premiers à leur taper sur les doigts lorsqu’ils trichent avec la démocratie.

Ce tournant, réellement démocratique, doit réjouir tous les Européens. Il ne résoudra de loin pas les pannes de l’UE, il n’aidera pas avant longtemps à secouer la tutelle américaine et à définir une voie propre. Mais il renforce le Vieux-Continent. Du moins les principes qui nous sont chers.

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