Entre tolérance et refus de l’horreur

Publié le 20 octobre 2023

La ville de Dresde après les bombardements alliés en 1945. – © Bundesarchiv, Bild 146-1994-041-07 / Unknown author / CC-BY-SA 3.0

Un tweet israélien donne à réfléchir en ces jours tragiques. En substance: pour vaincre le nazisme qui voulait éliminer les Juifs comme le Hamas, les Alliés ont dû bombarder, raser des villes. Or leurs opinions publiques l’ont compris et ne s’en sont pas émues.

Que lui répondre? D’abord, les faits. Il est vrai que 1,35 million de tonnes de bombes ont été au total déversées sur l’Allemagne par les Anglo-Saxons. Un rapport américain estime le nombre de victimes à 305’000 morts et 780’000 blessés. La France occupée n’a pas été épargnée, avec 0,58 million de tonnes de bombes qui auraient causé 20’000 morts. Churchill prétendait de cette façon «relever le moral de ses concitoyens, durement affecté par les attaques aériennes sur les villes anglaises». La plupart des historiens militaires estiment que ce ne sont pas ces frappes massives et indiscriminées qui sont venues à bout de l’armée hitlérienne mais principalement les combats terrestres sur les divers fronts. Il est admis qu’à cet égard raser Dresde à quelques jours de la fin de la guerre n’a servi à rien. Il est vrai que les démocraties n’ont jamais condamné, même rétrospectivement, ce que l’on qualifierait aujourd’hui de crimes contre l’humanité.

Mais après le conflit mondial, les Nations Unies ont été créées et ont posé des principes sur la protection des droits humains, notamment des populations civiles, sur l’inviolabilité des frontières. La «Déclaration universelle des droits de l’homme» signée le 10 décembre 1948 à Paris marquait un progrès. Qu’en est-il aujourd’hui? Ces exigences sont puissamment rappelées par les Occidentaux à propos de l’agression russe en Ukraine. Et face à Israël? Depuis sa création, l’ONU a prononcé à son endroit une cinquantaine (15 en 2022!) de condamnations et résolutions en raison de l’occupation des territoires palestiniens et du comportement de l’armée israélienne à l’égard des populations, ségrégations, violences, tueries. Cependant, aucune sanction onusienne n’est tombée. Alors qu’elles frappent au moins une dizaine de pays dans le monde.

Reste la question qui peut tarabuster chacun. Jusqu’à quel point peut-on tolérer l’horreur, fermer les yeux, bougonner sa tristesse sans plus? En excusant un crime et en condamnant un autre? Une chose est sûre: lorsqu’un comportement injuste et cruel se prolonge sur de longues années, comme l’occupation des territoires palestiniens, à des fins de conquête et non de défense, tout le monde s’habitue. On soupire, on n’agit pas, à aucun niveau. Quand la crise s’enflamme, dépasse en horreur tout ce que l’on a vu précédemment au jour le jour, alors là, dans le fracas, on se réveille. Avec de vives émotions, partisanes ou pas. Le déluge médiatique donne dans l’instantané. Querelles, par exemple, autour des auteurs du massacre à l’hôpital chrétien de Gaza. La question du passé, comment on est arrivé là, et celle de l’avenir, quelle paix possible, passent au second plan.

Quel est le mécanisme de la montée des émotions? Nous vivons dans une réalité nouvelle. Les images arrivent de partout et à toute vitesse. Ce n’était pas le cas au temps des bombardements de la Seconde guerre mondiale, du Vietnam (entre un demi-million et deux millions de victimes civiles), ou même, plus récemment, de l’Irak (entre 182’000 et 204’000 morts). Aujourd’hui les téléphones portables véhiculent certes des videos manipulées mais dans l’ensemble, l’information ainsi recueillie en vrac sur le terrain, complétée dans le meilleur des cas par les correspondants de presse indépendants, donne une idée assez complète de ce qui se passe. On ne peut plus ignorer l’horreur.

Dès lors le cynisme des acteurs guerriers apparaît plus clairement que jamais. Celui des pays spectateurs aussi. Un projet de résolution, très modéré, a été déposé aux Nations Unies pour exiger un cessez-le-feu immédiat à Gaza et des secours à la population civile accablée comme on sait. Il a été refusé. Et la Suisse s’est abstenue. Non parce que le texte lui déplaisait mais parce qu’il émanait de la Russie, sage en l’occurence. Honteux. Et pire le lendemain. Le Brésil a proposé mercredi une résolution fort prudente: condamnation vigoureuse du Hamas, appel au respect des lois internationales des deux côtés, sans mention des bombardements israéliens. Le Conseil de sécurité l’a largement approuvée. Mais les Etats-Unis l’ont sabordée en usant de leur droit de veto. Pour plaire à Netanyahou. Seule concession de sa part lors de la piteuse visite de Biden: il laissera entrer par l’accès égyptien 20, oui, vingt camions d’aide humanitaire à Gaza. Pour 2,2 millions d’habitants.

De quoi désespérer de cette instance internationale en qui furent placés tant d’espoirs.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

La fureur du verbe et de l’ego

Face à l’Iran, un homme seul est sur le point de décider entre la guerre et la paix, entre l’offensive d’une armada ou les pourparlers. D’autres ont à choisir entre le prolongement d’un conflit abominable entre l’Ukraine et la Russie ou la recherche d’une issue. Que se passe-t-il dans la (...)

Jacques Pilet
Politique

Epstein était-il vraiment un «agent russe», comme le suggèrent certains médias?

Les documents déclassifiés révèlent des contacts réels entre le financier pédocriminel et des figures russes, dont un ex-vice-ministre proche du FSB et des tentatives répétées de contacts avec Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov. Si certains médias occidentaux y voient la marque d’un agent d’influence du Kremlin, les preuves d’une collaboration (...)

Martin Bernard
Politique

La colonisation israélienne se poursuit dans toute sa brutalité en Cisjordanie

Des récents articles du quotidien israélien «Haaretz» et du «Monde diplomatique» relatent comment Israël soutient les colons qui continuent de voler leurs terres aux Palestiniens de Cisjordanie. Comment, aussi, des étudiants israéliens ont exigé la démission du directeur de leur école qui désirait leur parler de la violence des colons. (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Pourquoi l’Iran est un piège pour Trump et les Etats-Unis

L’Iran s’impose aujourd’hui comme l’un des dossiers géopolitiques les plus sensibles de la présidence Trump. Entre promesse de mettre fin aux «guerres sans fin», pressions idéologiques internes et rivalités stratégiques mondiales, toute escalade militaire risquerait de transformer une crise régionale en tournant majeur de l’ordre international. Retour sur les racines (...)

Hicheme Lehmici
Politique

L’histoire tordue et effacée: une arme de guerre

Trump révise le passé des Etats-Unis et du monde pour le glorifier. Le pouvoir ukrainien efface l’héritage culturel russe. Poutine met entre parenthèses l’horreur de l’ère stalinienne. Xi Jinping fait de même avec la Révolution culturelle meurtrière de Mao. Israël écrase les traces et le souvenir de 5000 ans de (...)

Jacques Pilet
Histoire

Le génocide culturel des Ashkénazes

En Israël, la culture yiddish a été effacée au profit d’une langue «morte», l’hébreu, imposée comme langue nationale. Une purification linguistique destinée à remodeler la culture et la mémoire de tout un peuple: langue humiliée, noms effacés, mémoire étranglée. La coercition linguistique n’est presque jamais «juste une affaire de langue»: (...)

Tatiana Crelier
Politique

Moyen-Orient et fronde des Pays du Golfe: vers un ordre post-occidental?

Et si le véritable tournant stratégique du Moyen-Orient ne venait pas de Washington, mais du Golfe? En bloquant l’option militaire américaine contre l’Iran — au grand dam de Benjamin Netanyahou — les monarchies du Golfe actent une rupture historique: fin de l’alignement automatique, rejet du risque israélien et entrée assumée (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Sourire en coin

A Davos, Donald Trump n’a pas seulement multiplié les provocations: il a surtout mis à nu le désarroi des dirigeants européens, qui feignent aujourd’hui la surprise face à un rapport de force qui ne date pourtant pas d’hier. Car si le spectacle est nouveau, la dépendance de l’Europe, elle, ne (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Colonialisme danois

Les Européens s’agitent, effarés, devant la menace d’annexion du Groenland par les USA. Mais qu’en pensent les habitants de cette île, la plus grande du monde, plus proche de l’Amérique que de l’Europe? Ils ne portent pas le Danemark dans leur cœur. Et pour cause. Ils n’ont pas oublié les (...)

Jacques Pilet
Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Histoire

Quand remontent les fantômes du passé

Ce livre n’est ni un roman ni un travail d’historien. «Les zones grises du passé», d’Alexandra Saemmer, est une «enquête familiale à la lisière du Troisième Reich», comme indiqué en surtitre. Une plongée dans le destin d’un communauté peu connue, les Sudètes. Ouvrage troublant à maints égards.

Jacques Pilet
Politique

Pendant que l’Europe s’adonne à la guerre, le reste du monde avance

Les violences spectaculaires, les discours alarmistes et l’emballement idéologique ne relèvent pas du hasard. Mais tandis que l’Europe s’enferme dans la fureur et une posture irresponsable, le reste du monde esquisse les contours d’un ordre mondial alternatif fondé sur le dialogue, la retenue et la multipolarité.

Guy Mettan
Politique

Comment jauger les risques de guerre 

A toutes les époques, les Européens ont aimé faire la fête. Des carnavals aux marchés de Noël, dont la tradition remonte au 14e siècle en Allemagne et en Autriche. Et si souvent, aux lendemains des joyeusetés, ce fut le retour des tracas et des guerres. En sera-t-il autrement une fois (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici
Politique

L’enfer dans lequel Israël a plongé les Palestiniens

Le quotidien israélien «Haaretz» fait état du rapport conjoint de douze ONG israéliennes de défense des droits humains. Un rapport qui affirme que les deux dernières années ont été les plus destructrices pour les Palestiniens depuis 1967. Sans oublier l’intensification et la brutalité de la colonisation qui continue.

Patrick Morier-Genoud
PolitiqueAccès libre

L’inquiétante dérive du discours militaire en Europe

Des généraux français et allemands présentent la guerre avec la Russie comme une fatalité et appellent à «accepter de perdre nos enfants». Cette banalisation du tragique marque une rupture et révèle un glissement psychologique et politique profond. En installant l’idée du sacrifice et de la confrontation, ces discours fragilisent la (...)

Hicheme Lehmici