La France a mal à sa police

Publié le 17 juin 2022

Des CRS au cours d’une intervention en marge d’une manifestation illégale à Paris, en novembre 2017. – © Kristoffer Trolle

Violence des policiers, violence contre les policiers, répression brutale des manifs, nombreux suicides au sein des forces de l’ordre, succès massif de l’extrême-droite dans certains bureaux de vote fréquentés par les agents… La France a mal à sa police (et à sa gendarmerie). Entre complaisance et caricature, le monde politique ne sait pas par quel bout prendre cette grenade dégoupillée.

En France, les forces de l’ordre reviennent sous les projecteurs avec la régularité d’un métronome en forme de matraque. Dans ce contexte, deux événements récents sont survenus: fiasco de l’organisation – notamment policière – au Stade de France avant la finale de la Ligue des Champions; décès d’une jeune femme à Paris lors de tirs policiers contre un conducteur qui refusait de s’arrêter lors d’un contrôle.

A chaque fois, les pro-policiers et les anti-flics se jettent des anathèmes à la face en balançant leurs versions totalement contradictoires des faits. Chaque camp développe son propre récit en se plaçant comme victimes. Les faits? Quoi, les faits? Tout le monde s’en contrefout des faits, alternatifs ou non! L’important, c’est de hurler entre loups de même pelage. Il semble impossible dans l’Hexagone de débattre des forces de l’ordre avec sérénité et intelligence. Ce sujet central dans un Etat de droit le mériterait pourtant. 

Police et gendarmerie

Petit rappel à l’intention des non-Français: les forces de l’ordre sont composées de deux entités séparées: la Police nationale et la Gendarmerie qui l’est tout autant, nationale, et qui est organisée militairement. La différence entre les deux? Théoriquement, les grandes agglomérations relèvent de la police alors que les campagnes, les zones périurbaines, les villes moyennes et petites ressortissent à la gendarmerie. 

Cela dit, si l’on entre dans les détails, ce n’est pas aussi simple. Ainsi, un procureur de la République ou un juge d’instruction peut librement confier une enquête à la police ou à la gendarmerie, pourvu que policiers et gendarmes disposent de la qualité d’OPJ (Officier de police judiciaire). Cette situation est génératrice de tensions, d’où les fameuses guerres des polices, ce qui évidemment ne contribue pas à apaiser les esprits.

L’âpre souvenir des Gilets Jaunes

Alors, les violences policières ne sont-elles qu’un argument pour gauchistes mélenchoniens? Non, elles existent. Les violences contre les policiers ne sont-elles qu’un fantasme agité par le clan Le Pen? Non, elles existent. 

A propos de la répression brutale des manifs de Gilets Jaunes, Amnesty International notait le 19 novembre 2011:

Depuis un an, en France, le nombre et la gravité des blessures lors des manifestations ont atteint des records; vingt-quatre manifestants ont été éborgnés et cinq ont eu une main arrachée. Parmi les victimes, se trouvent des manifestants pacifiques mais aussi de simples passants ainsi que des journalistes et observateurs. Le 2 février dernier, c’est un observateur de la Ligue des droits de l’homme qui a dû être évacué à l’hôpital après avoir été touché en pleine tête par un tir de projectile de la police.

L’usage excessif des Lanceurs de balle de défense en caoutchouc (LBD) responsables des éborgnements, a été maintes fois dénoncé. Ces violences ont ému jusqu’au Conseil de l’Europe, aux Nations-Unies et même en Suisse, les LBD étant fabriqués dans notre pays par Brügger&Thomet.

Si les Gilets Jaunes ont payé le prix fort, il faut dire aussi qu’une petite frange d’entre eux s’est livrée à des actes de vandalisme d’une violence spectaculaire, notamment à l’intérieur de l’Arc de Triomphe à Paris. Selon les statistiques émanant du ministère de l’Intérieur et reprises par Amnesty International, la série des manifs «Gilets Jaunes» a causé 2’500 blessés côté manifestants mais aussi 1’800, côté forces de l’ordre.

Pris dans la nasse!

Les tactiques élaborées par la direction des forces de l’ordre sont aussi de nature à aggraver les heurts entre agents et manifestants. Il en va ainsi de la tactique dite de la nasse, qui consiste à enfermer les protestataires dans un lieu fermé par les forces de l’ordre.

Pour avoir été «nassé» fort souvent au cours des manifs qu’il a suivies comme correspondant à Paris, l’auteur de ces lignes peut témoigner de leur caractère dangereux. L’angoisse qui nait de cette situation claustrophobique, associée à la proximité physique entre agents et manifestants ne peut que susciter des violences réciproques. Comme pousse-au-crime, on ne saurait imaginer mieux. 

Décès au cours des missions de police

Concernant les autres champs d’action des forces de l’ordre, les chiffres sont également préoccupants. Ainsi, pour la seule année 2020, l’Inspection générale des services de la Police nationale (la police des polices) a relevé 32 décès intervenus lors de missions de police.

Mais côté forces de l’ordre, les statistiques se révèlent tout aussi inquiétantes. Chaque année, entre 4 et 16 policiers et gendarmes sont tués en cours de mission.

Sans compter les suicides, de plus en plus nombreux, tant à la police qu’à la gendarmerie. En moyenne, entre 30 et 40 agents des forces de l’ordre mettent fin à leurs jours chaque année. En 2019, ils furent même 50.

«Une profession maltraitée et malheureuse»

Ces vagues de suicides révèlent les conditions de travail déplorables que subissent les agents, conditions rendues d’autant plus pénibles que le salaire médian brut d’un policier français n’est que de 2’859 euros par mois, selon le Journal du Net. A titre de comparaison, le salaire médian mensuel d’un agent de police suisse est de… 7’272 euros d’après le site Jobup.ch qui a établi une moyenne entre les différentes polices cantonales! 

Dans une tribune publiée dans Le Monde, le sociologue Mathieu Zagrodzki dénonçait à propos des forces de l’ordre, «une profession maltraitée et malheureuse» qui «peut difficilement rendre un service de qualité et nouer une relation apaisée avec le reste de la société.» 

Saint-Bernard et Doberman?

Les agents sont aussi victimes des injonctions contradictoires du pouvoir politique qui, d’un côté, les enjoint à se mettre au service des citoyens et de l’autre, leur ordonne de cogner avec vigueur sur ces mêmes citoyens lorsqu’ils ont le toupet de protester sur la voie publique. Saint-Bernard ou Doberman? Faudrait savoir! «En même temps», serait tenté de répondre le président Macron, champion de cette formule. Ce qui est tout sauf aisé à pratiquer.

Il ne faut donc pas s’étonner que policiers et gendarmes votent massivement pour l’extrême-droite comme le démontre le politologue français Jérôme Fourquet dans une excellente contribution à Slate.

L’apaisement entre les Français et leurs forces de l’ordre ne saurait se faire du jour au lendemain. Améliorer les conditions de travail des policiers serait un bon début. Mais c’est tout un état d’esprit qu’il faudrait changer en commençant par les différents acteurs politiques. 

Ainsi les appels irresponsables de Marine Le Pen à inscrire dans la loi la présomption de légitime défense, qui serait uniquement réservée aux forces de l’ordre, équivaudrait à leur donner un véritable permis de tuer. De même, excuser systématiquement les bavures policières à l’instar du président Macron et de son ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, c’est faire naître au sein des forces de l’ordre un sentiment d’impunité particulièrement malsain.

De l’autre côté, les vociférations contre l’«Etat policier» et les injures que subissent policiers et gendarmes ne font qu’attiser les haines et rejeter les forces de l’ordre dans une sorte de camp ennemi, source de dangers pour la démocratie et l’Etat de droit.

Enfin, l’infiltration de la propagande d’extrême-droite, voire d’idées fascistoïdes au sein des forces de l’ordre est inacceptable. La contrer relève de la plus élémentaire mesure d’hygiène républicaine.

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