Le confort comme opium du peuple

Publié le 8 avril 2022

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Stefano Boni, l’auteur d’«Homo confort», ouvrage qui vient de paraître à L’échappée, tend à démontrer dans ce livre que la recherche d’un mode de vie centré sur le confort, une vie débarrassée de toute contrainte, de fatigue ou d’effort, est devenu un idéal absolu.

Désormais, le confort ne sert plus seulement à satisfaire nos besoins réels, mais constitue le cœur d’une logique économique, sociale et psychologique dans laquelle notre sentiment de bien-être repose sur l’accumulation d’objets pratiques et sur le recours systématique à la technologie. La volonté institutionnelle de diffuser cette hyper technologie a beau être incontestable, il est surprenant de voir l’incroyable convergence d’intentions entre les principaux acteurs du pouvoir et les consommateurs, qui adhèrent globalement et avec enthousiasme au projet consumériste et  individualiste. 

Le confort, produit de masse

Le confort s’impose au profit d’entreprises puissantes qui, en investissant des capitaux considérables, rendent possible la production de masse à bas prix, excluant du marché, par la force des choses, la petite production artisanale, devenue incapable de survivre dans l’arène de la concurrence économique. Il est le programme politique consensuel qui rassemble unanimement les gouvernements et les entreprises, les banques et les épargnants, les médias de masse et les citoyens. C’est à la fois un projet totalisant en ce sens qu’il influe sur toutes les dimensions culturelles et sociales de notre vie, et un projet astreignant, dans la mesure où la consommation doit être garantie à tout prix. Existe-t-il un gouvernement ou un parti politique qui ait essayé, non pas de mettre en œuvre, mais de tenir simplement un discours prônant la réduction de la production consumériste? Et les analyses qui attribuent les excès pathologiques de l’hyper technologie uniquement à des instances de pouvoir peinent à rendre compte de l’aspiration qui pousse chaque individu à se simplifier la vie. Indéniablement, les outils hyper technologiques sont intrinsèquement liés à l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché, à la soumission de la nature, au saccage et à la dévastation de l’environnement, à la mystification et au conformisme. Nous déléguons tout. Nos entreprises souillent, dégradent, spolient et saccagent. Et nous, jamais ne remettons en question le confort dont nous jouissons.

Le toucher et la vue

Stefano Boni, anthropologue italien, observe aussi, dans cet ouvrage, que l’omniprésence du confort a amené à une dévalorisation de quatre des cinq sens au profit d’un seul d’entre eux: la vue! Etre actuel, c’est voir et être vu. Rien d’autre. Juste ça. L’hyper technologie a fait de nous des invalides aux oreilles farcies d’écouteurs. Il n’y a plus ni senteurs, ni toucher, la nourriture n’est plus qu’arômes artificiels et rehausseurs de goût, poudres et concentrés. Nos villes ne sont plus faites pour être vécues, senties ou touchées mais uniquement pour être vues. Mêmes magasins partout, mêmes vendeurs, mêmes restaurants, mêmes cinémas, même écrasement de l’espace par les impératifs de la circulation automobile. Il règne, nous explique-t-il, une dévalorisation croissante de la tactilité dans l’appréhension du monde. Manger avec ses doigts, se gratter, taper sur l’épaule d’un camarade, tâter la marchandise apparaissent à présent comme des gestes qui sortent de la bienséance tactile actuelle.

La banalisation des pratiques dépilatoires participe du même souci: adapter la corporéité aux canons tactiles dominants. Tout comme la prolifération de gants en plastique utilisés par les médecins et les esthéticiens, les maçons et les mécaniciens, les commerçants et les policiers. Ainsi, les contacts physiques entre individus sont devenus impossibles et dès qu’on effleure quelqu’un de nos jours, on se sent obligé de lui demander pardon. 

Le sentir

Les odeurs sont également bannies. Le lexique olfactif allemand, soit l’ensemble des mots employés pour les désigner, est passé de 158 termes au Moyen Age à 32 en 1900. A Paris, jusqu’en 1980, les senteurs de fèces, de cadavres et de boucherie emplissaient l’air. Les fragrances produites par les transformations naturelles désormais considérées comme nauséabondes, genre urine et excréments, carcasses, déchets organiques en décomposition, ne sont plus du tout tolérées. 

Néanmoins, notre nez est loin d’être privé de stimuli. Il peut humer à plaisir les déodorants chimiques, ce qui demeure dans l’air après la combustion du plastique, du caoutchouc, de l’essence et du gasoil, et aussi les vernis, les solvants, les colles synthétiques et l’ensemble des détergents, l’odeur composite du ciment, tout autant que les fertilisants et les traitements chimiques agricoles. A cela s’ajoute, in fine, la pollution générée par l’industrie, les incinérateurs et le trafic automobile, les particules fines et les résidus de combustion. Bref, au fur et à mesure qu’on se débarrasse des exhalaisons organiques, les ingénieurs en créent de nouvelles en reproduisant  par exemple l’odeur du cuir sur des marchandises en plastique et celle du pain sur on ne sait pas quoi vendu sous le même nom. 

La «lissitude» et le développement personnel

Homo confort de première génération, le fameux boomer, usait d’une technique de soi basique, immanente et généralisée, reposant sur le relâchement plutôt que sur la discipline et tendant à un apaisement des sens. Cette technique se définissait par la sédentarité, l’oisiveté, la recherche de l’ivresse, la boulimie sexuelle et alimentaire. Ensuite, cela s’est tant répandu que c’en est devenu pesant. S’est alors développé un nouveau marché d’activités à vernis spirituel, d’exercices de relaxation et de soins naturels.

Oui, Homo confort nouvelle manière contrôle sa silhouette, surveille son poids, et avec un soin maniaque, scrute, traque et cherche à éliminer tous les signes de vieillissement. Il n’aspire plus à la jouissance mais au bien-être et fuit les excès. Il ne consomme plus de tabac, d’alcool, de drogue, de sucre, de matières grasses. Son plaisir n’est plus la pratique de loisirs frénétiques, mais de douces techniques de relaxation et de méditation. Oui, arriver à s’accepter tel qu’on est et être en forme sont devenus à présent les marqueurs de toute réussite. Et dans un cadre confortable! Il pédale en écoutant de la musique, en regardant des vidéos, il s’arrête quand il veut, tout est propre, climatisé, pourvu de distributeurs de boissons énergisantes et les machines, enregistrant le résultat de ses efforts, les lui rendent sous forme de statistiques. 

Il est foncièrement grégaire et tout ce qui est nomadisme et vagabondage, adaptation au milieu naturel, est criminalisé. 

Homo confort face à une guêpe, un chien errant, une vipère, un serpent, une chauve-souris devient hystérique. Puce, blatte, punaise, araignée, coléoptère, lézard même, lui font pousser des cris de panique. 

Ses animaux domestiques sont vaccinés, prennent des médicaments, sont castrés, portent des manteaux, mangent de la nourriture industrielle, ne font aucun effort, ne chassent pas, ne se salissent jamais, sont hyper décoratifs. 

Pour lui, sa médecine, propre à l’ère du confort, cherche à garantir le bon fonctionnement de l’organisme, mais surtout à rendre le corps lisse et propre, esthétiquement attirant, débarrassé des signes associés à l’impureté, aux pathologies, à l’anormalité et à la vieillesse. Au-delà de celui de l’érection, à chaque trouble, douleur ou déficience, on lui offre dorénavant un médicament qui modifie les réactions organiques. De même, n’importe quel trait de caractère permanent ou temporaire lié à l’émotivité – la dépression, l’agitation, l’impuissance, la nervosité, le manque d’attention, la fatigue chronique, l’insomnie, l’inquiétude, la tristesse – sera modifié par le recours à des médicaments psychoactifs. Poupées en silicone, Viagra, Cialis, vasodilatateur, gels lubrifiants, la sexualité n’a pas non plus échappé à l’hyper technologie. Bref, de régimes drastiques en greffes, de fécondation assistée en chirurgies plastiques, du salon de bronzage aux implants capillaires, la norme règne sans partage et tous ceux qui en sortent sont stigmatisés.

De même, côté confort, la disparition de la fatigue englobe actuellement la plupart des gestes du quotidien: ouverture des volets, fermeture des fenêtres de voiture, télécommande pour la télévision, la chaîne hi-fi, le climatiseur. Sa trottinette est électrique et c’est son GPS qui l’oriente. Et voilà, plus fort encore, que presser du doigt est enfin périmé grâce au déploiement de toute une batterie d’appareils à commande vocale.

Et demain?

La soumission généralisée qui est globalement celle dans laquelle nous vivons s’explique-t-elle par l’influence des médias de masse, par la fragmentation du corps social, par l’efficacité et la capillarité de la machine répressive, par la diminution progressive des espaces de citoyenneté ou par la si prégnante sensation de confort, nous interroge Stefano Boni? Et n’est-il pas évident que les grandes campagnes médiatiques et pseudo écolos qui encouragent à nous responsabiliser, ne nous parlent jamais du Capital et de l’Etat néo-libéral qui ruinent la planète et accentuent, si c’est possible, encore un peu plus chaque jour les inégalités sociales. Quand et comment remettrons-nous en question nos modes de vie, nous demande-t-il? Quand prendrons-nous enfin conscience du vrai prix que nous payons pour vivre une vie sans efforts ni contraintes?


«Homo confort», Stefano Boni, Editions de L’échappée, 256 pages.

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