Un amour interdit

Norbert Creutz

Par Norbert Creutz · Publié le 25 février 2022 · 5 min de lecture

Un amour interdit
© Freibeuterfilm Rohfilm

Réussite épatante, «Grosse Freiheit» de Sebastian Meise raconte l'épanouissement d'un amour paradoxal en prison, de l'après-guerre à l'après-68. Ce rare film germanique sélectionné à Cannes transcende tous les préjugés qu'on pourrait avoir sur l'homosexualité pour aboutir sur un questionnement profond autour de la liberté, les interdits et la perversion.

Sommaire

C’est entendu, il faut se pousser un peu pour aller voir un film de prison austro-allemand de deux heures qui, en plus, traite d’homosexualité derrière les barreaux. Tous ceux qui se laisseraient néeanmoins guider par une saine curiosité ne le regretteront pas. Grosse Freiheit, sorti sans titre français (en France, il s’appelle même «Great Freedom»!), est de ces œuvres qui vous subjuguent rapidement par une mise en scène au cordeau et une interprétation habitée. Tout y respire l’intelligence et la sensibilité, qui évacuent aussi bien la complaisance glauque que la fuite dans un imaginaire queer/camp a priori plus attendues. Oubliez donc Un Chant d’amour (Jean Genet), Midnight Express (Alan Parker) et même Le Baiser de la femme araignée (Hector Babenco): ceci est une tout autre expérience, pour nous nettement plus aboutie.

Tout commence pourtant par une succession de scènes de drague dans des WC publics. Sauf que quelque chose intrigue plus que les petits manèges du désir homosexuel: c’est filmé en super-8 avec un point de vue bizarre, et un bruit de projecteur indique que quelqu’un est en train de visionner ce montage. Habitué des lieux, Hans Hoffmann (Franz Rogowski, l’acteur allemand qui monte) enchaîne les rencontres sans se douter qu’il est observé par la police depuis derrière un miroir sans tain! Et puis un jour, crac, il se fait surprendre en flagrant délit avec un autre homme et écope de 24 mois de prison ferme pour déviance sexuelle en vertu du fameux paragraphe 175 du Code pénal allemand, lequel remonte à… 1871.

Trois temps entremêlés

On est en 1968 et notre gaillard n’en fait pas tout un fromage, étant clairement aussi habitué de ce genre de «procédure» que de ce qui s’ensuit. En prison, notre récidiviste retrouve à l’atelier de couture un certain Viktor (la star autrichienne Georg Friedrich), un gros dur qui semble bien le connaître, et se trouve bientôt un jeune «protégé» en Leo, ce qui lui vaudra d’être envoyé en cellule d’isolement. C’est là, dans le noir, que son esprit s’échappe et nous ouvre une porte sur son passé. En 1945, on assiste ainsi à sa première arrivée dans cette même prison, où il commence par partager la cellule de Viktor, un meurtrier viscéralement homophobe. Plus tard, un autre flash-back nous renvoie en 1957, quand, après avoir enfin connu une vraie relation sentimentale à l’extérieur (évoquée par un super-8 de style «home movie amoureux» qui tranche avec la caméra de surveillance du début), il retrouve son Oskar chéri en prison mais doit passer par l’intermédiaire de Viktor pour entrer en contact avec lui.

On le voit, la structure, qui couvre une période de vingt-cinq ans, est complexe. Pourtant, jamais on ne s’y perd. Et surtout, on voit peu à peu se préciser un propos, aussi riche de paradoxes humains qu’il est résolument politique. Le fil rouge qui émerge peu à peu est la relation entre Hans et Viktor, vrai cœur du film. En effet, après avoir été dûment rudoyé par l’hétérosexuel ombrageux, le «pédé» commence à gagner son estime. En 1945, lorsque Viktor découvre que Hans a été directement transféré depuis un camp de concentration nazi, il lui offre de masquer son numéro de prisonnier au poignet par un tatouage. En 1957, il consent à faire le messager amoureux contre un petit «service» discret. En 1968, devenu héroïnomane, il est sauvé par Hans et trouve aurprès de lui un réconfort inattendu, même s’il proteste toujours ne pas en être…

Les paradoxes de la liberté

Tout ceci donne un récit étonnamment prenant. Il faut préciser que Franz Rogowski s’avère à nouveau prodigieux, après ses prestations louangées chez Christian Petzold (Transit, Ondine) et Thomas Gruber (Une Valse dans les allées). Avec son mélange de force et de vulnérabilité, de rugosité physique et de profonde tendresse, il nous gagne vite à sa cause. En face, Georg Friedrich est également parfait en brute épaisse plus complexe que prévu. Alors que tout semblait les opposer, ces deux victimes d’un même système répressif se rapprochent insensiblement pour finir par se comprendre. Dans toute l’affaire, l’orientation et l’acte sexuels ne pèsent plus très lourd, dès lors qu’il s’agit de sentiments véritables.

Arrive l’épilogue et on se demande ce que le cinéase pourrait encore avoir à nous dire. L’essentiel, en fait. Car en 1969, l’inique paragraphe 175 est enfin assoupli (il ne sera abrogé qu’en 1994), permettant à Hans de recouvrer sa liberté. Arrive le titre du film, écrit en lumière de néon sur une façade, et on s’attend à voir débuter le générique. Mais non, Grosse Freiheit se trouve être le nom d’un club tardif dans lequel Hans s’engouffre… pour y découvrir un bar gay et les frissons de la grande libération sexuelle. Sa visite au backroom – bien glauque pour le coup – l’amènera à faire un choix aussi paradoxal que radical. C’est seulement alors qu’on saisit la portée vertigineuse de ce film qui nous fait reconsidérer les notions de sexualité et d’amour, de loi et de liberté, d’interdit et de perversion. Où il apparaît que la seule liberté qui vaille est celle d’aimer.

Déjà remarqués sur le circuit festivaliers 2011 avec un subtil drame familial, Stillleben, l’Autrichien Sebatian Meise et son co-scénariste Thomas Reider signent là un coup de maître, magnifiquement photographié par la Française Crystel Fournier (cheffe opératice des premiers films de Céline Sciamma, Tomboy et Bande de filles). A présent, on espère bien ne pas devoir attendre une nouvelle décennie pour avoir de leurs nouvelles!


«Grosse Freiheit», de Sebastian Meise (Autriche / Allemagne, 2021), avec Franz Rogowski, Georg Friedrich, Anton von Lucke, Thomas Prenn. 1h56

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