De la crèche au stade en ligne directe!

Publié le 5 novembre 2021

Zayn Ali Salman est le plus jeune joueur ayant jamais été admis à l’école de foot du club anglais Arsenal. A gauche, avec le responsable de l’école, l’ancien joueur allemand Per Mertesacker. – © DR

Retenez ce nom: Zayn Ali Salman. Ce sera – peut-être – le grand nom du football des années 2040. A 4 ans, il est le plus jeune joueur à être recruté par un grand club, Arsenal. Le club londonien l’a admis dans son école de foot (First Touch Academy) alors qu’il était encore à la crèche. Ses dispositions sont telles qu’il a été surclassé et joue contre des «vieux» de 6 à 8 ans.

Ce petit Mozart du ballon rond vient de fêter son cinquième anniversaire et doit déjà répondre aux nombreuses sollicitations des médias. La BBC lui a récemment consacré une émission et son compte Instagram est suivi par 19 500 internautes. Ses parents, d’origine irakienne et franco-marocaine, vivent à Londres où ils ont ouvert, au nord de la capitale, des restaurants fréquentés par le monde du sport.

A en croire son père, Zayn a montré très tôt un talent certain en jouant à la balle, d’où son inscription dans un petit club du quartier de Northwood. Stephen Deans, recruteur de jeunes talents d’Arsenal, n’a pas tardé à le repérer et à persuader ses parents d’accepter qu’il fréquente l’école de foot des Gunners. «Zayn parvient à réussir des choses qu’un enfant de son âge ne devrait normalement pas pouvoir faire», a-t-il expliqué à la BBC. Tant sur le plan physique que technique, le bambin éblouit ses entraîneurs qui relèvent surtout la constance de ses prouesses.

Les folies du «footbizz»

Zayn Ali Salman est trop jeune pour qu’Arsenal établisse un contrat à son nom mais il continue à faire l’objet de la plus vive attention de la part du club et d’autres, en Angleterre et ailleurs.

D’emblée les objections classiques surgissent: si, au fil des ans, ses talents ne se confirment pas, comment supportera-t-il cette situation qu’il vivra comme une déchéance?

Aux journalistes, les parents rétorquent qu’ils sont conscients de ce danger et font de leur mieux pour que Zayn reste un petit garçon comme les autres.

Tout de même, devenir à 4-5 ans le centre d’attention des médias, des réseaux sociaux, des dirigeants sportifs, des supporteurs, bref de tout ce que le footbizz peut sécréter de folies, risque fort de laisser des traces indélébiles.

L’ombre de la désillusion 

Zayn Ali Salman se distingue par sa précocité mais d’autres très jeunes enfants sont «préemptés» par des grands clubs qui les engagent dans des filières sport-études. Une part minime d’entre eux parviendra à faire du foot sa profession et une part infinitésimale accédera à la célébrité. L’écrasante majorité traînera sa désillusion dans l’ombre des projecteurs avec pour corollaire la perte d’estime de soi et le manque de formation générale. Autant de boulets à traîner sa vie durant.

Ces laissés-pour-compte de la gloire auront servi de variable d’ajustement pour le sport-spectacle qui règne désormais sur d’immenses empires financiers. Quant à la fine pointe de l’iceberg qui aura réussi à percer, ceux qui s’y agrippent risquent de n’avoir vu de la vie que celle imposée par la planète Foot.

Dans le meilleur et le pire des cas, l’enfant est formaté dès la crèche.

La nouvelle religion

Cela fait bien des lustres que le football est devenu plus qu’une discipline sportive. Par la simplicité de ses règles que toutes les cultures sont en mesure de comprendre rapidement, par le caractère basique de ses mouvements – taper du pied dans une balle est l’un des premiers gestes du petit dès qu’il tient sur ses jambes – et par le fait que tous les gabarits physiques peuvent le pratiquer – rendant ainsi très aisée l’identification du public à «ses» joueurs – ce sport est devenu un mode de vie mondialisé. La dernière barrière, celle du genre, vient de tomber avec le succès croissant du foot féminin.

Dès lors, avec 207 pays membres, la Fédération internationale de Football Association[1] (FIFA) supplante l’Organisation des Nations Unies (ONU), composée de 193 Etats.

Ni les communautés confessionnelles, ni les idéologies, ni même les activités culturelles peuvent se targuer d’un caractère aussi universel.

Le foot est désormais la seule religion où chacun se voit offrir la possibilité de communier quel que soit son lieu d’origine ou de résidence. Une religion avec ses stades-temples, ses rites, ses prêtres, ses gourous, ses saints, ses martyrs, voire ses saints-martyrs-démons comme Diego Maradona. Une religion polythéiste avec de nombreuses divinités et les multiples dérives qu’une telle idolâtrie provoque immanquablement.

La guerre contre l’ennui des enfants

Prendre le pouls du foot, c’est ausculter celui du monde. Mieux que d’autres domaines d’activité, il permet donc de mettre en exergue toutes les tares de la société humaine.

Le maelström médiatique qui a pris le petit prodige Zayn dans ses tourbillons traduit, notamment, cette obsession inoculée aux enfants par les adultes: surtout ne pas s’ennuyer.

D’où les agendas de ministre qui accablent les rejetons des classes moyennes et supérieures déjà bien accaparés par les programmes scolaires: lundi, escrime; mardi, danse; mercredi, football, équitation et initiations aux arts plastiques; jeudi, chant; vendredi, solfège; samedi, découverte de la nature; dimanche, promenade obligatoire.

Pour les enfants des milieux dits défavorisés, c’est souvent la télévision à jets continus qui est chargée de bouter l’ennui hors des jeunes crânes.

Et pour toutes les classes sociales, les jeux vidéos remplissent les espaces laissés vides.

Le vide essentiel

Or, l’ennui permet l’émergence d’un état de disponibilité mentale, essentiel au développement harmonieux. C’est ce moment qu’il faut meubler avec tous les trésors des songes enfantins, où l’imaginaire peut enfin se former pour faire de sa vie future plus qu’une existence.

L’ennui permet aussi aux rêvasseries de galoper dans des jardins aussi extraordinaires que ceux de Charles Trenet. Or, la société adulte déteste la rêvasserie dont le suffixe indique bien qu’il s’agit là d’une activité tout à fait détestable.

Il faut pourtant réhabiliter la rêvasserie. Ce n’est pas du rêve, car le rêvasseur est éveillé. Ce n’est pas du songe, car il n’est pas forcément dicté par la transcendance. C’est avant tout un état de vacuité active où tout devient possible.

Mais pour cela, il faut du temps. Or, comment cultiver son imaginaire quand, dès la crèche, vous êtes sommé d’être performant?

La société «médiamercantile» qui est la nôtre chasse l’ennui car il est porteur de ce mal: faire réfléchir. Il faut être compétent. Mais pas intelligent. Ce n’est pas pour rien que la poésie a perdu tout attrait.

Espérons qu’entre deux interviewes, un entraînement, un match, son école de foot et son école tout court, Zayn Ali Salman trouvera tout de même un interstice d’ennui pour s’accomplir.


[1] Pourquoi le mot «Association» accolé à celui de «Football»? Cela remonte au XIXe siècle en Angleterre, lorsque les deux jeux au pied se séparent avec la création de la Football Association en 1863 et de la Rugby Football Union en 1871. A noter cette petite anecdote helvétique: le Servette FC a d’abord été un club de rugby!

 

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