Publié le 29 octobre 2021

En 1976, voguant vers l’île de San Giulio, sur le lac italien d’Orta: de gauche à droite, Bertil Galland, Patrick Ayrton, Maurice Chappaz, Betty Galland, Corinna Bille et Georges Borgeaud. – © Marcel Imsand

Il n’y a pas un livre, pas un autre film pour dire aussi bien la seconde moitié du 20e siècle en Suisse romande. A travers la littérature et le journalisme. L’illustration d’un destin personnel hors du commun. Mais aussi de ce que peut produire de meilleur ce bout de pays. «La Saga Bertil Galland» de Frédéric Gonseth et Catherine Azad est à voir absolument. Sur RTS 2 à 22h30, le 31 octobre, et en replay.

Retracer ainsi la vie d’un tel homme, avec des archives, des photos, des textes, des témoignages jusqu’aux plus intimes, et faire percevoir aussi tout ce qu’il a apporté aux Romands, c’est le tour de force de Frédéric Gonseth et Catherine Azad. Documentaristes de haut vol, connus de longue date.

Editeur, journaliste, écrivain, Galland a pratiqué tous ses métiers avec une force et un talent incomparables. Avec une différence. Très tôt il ne se contentait pas de bien faire les choses, il cherchait à amener les autres, ses amis, sur le terrain de la créativité, à leur permettre de se faire connaître, à les encourager, à les inviter à se rencontrer. La séquence sur les rendez-vous qu’il donnait sur le lac piémontais d’Orta dit cela avec finesse. Oser la fête, disaient-ils. Maurice Chappaz, Corinna Bille, Grobéty, Anne Cuneo, Alexandre Voisard, et d’autres. Jacques Chessex aussi qui avait peur de monter dans la barque vers la petite île italienne et préféra les rivages de la Seine. C’est en ce lieu poétique que Galland lança sa propre maison d’édition après s’être séparé des Cahiers de la Renaissance vaudoise, ne supportant plus la pudibonderie de son ami et mentor de jeunesse Marcel Regamey. Là aussi qu’il mit fin à l’entreprise, laissant à d’autres le soin de prendre le relais. A chaque fois sous l’œil du photographe Marcel Imsand, captant sourires et bouderies. Mais cette image, une littérature romande qui vibre à travers les talents de tous cantons réunis, cette esquisse de réalité s’est aujourd’hui estompée. Chacun cultive sa chapelle.

Une épopée

On ne peut tout raconter. Cette vie est une épopée. Qu’il soit permis à son confrère de le saluer. Là encore, dans les rédactions, il ne ressemblait pas aux autres. Parce qu’il porta le grand reportage au sommet, dans une approche du monde follement attentive et libre, des Etats-Unis à la Chine, de la Scandinavie au Vietnam, sans parler de ses pérégrinations à travers toute la Suisse. Pas comme les autres non plus parce qu’il cherchait, au-delà de sa propre voie, l’élan du groupe. Au Nouveau Quotidien, l’aîné, la star, devant les jeunets ébahis, démarrait sur les sujets les plus prosaïques comme sur les plus universels. Savourant les vives discussions autour de la table de rédaction. Son regard, son talent contaminaient peu ou prou la bande. 

Aujourd’hui, Bertil arpente les collines de la Bourgogne. Avec sa femme Betty ou souvent seul. Mais regardez sa silhouette, un peu voûtée, les pas appliqués, et la tête penchée en avant, comme à l’affût, prête à la surprise, à l’émerveillement. Devant un bout de paysage, un tronc, quelques herbes. Il trimballe un poète avec lui. 

Alors, où tant de prêcheurs de tous bords se gargarisent à la soupe de leur ego, on se régale à le voir et à l’entendre, ce voyageur étonné, ce digne ami du grand Nicolas Bouvier. 

Ignoré par les ministres

Galland qui a tant fait pour mettre en valeur, aider concrètement les plumes de ce pays n’a pas été honoré comme il aurait dû l’être. Un signe? Aucun des ministres de la culture et leurs sbires n’ont jugé utile d’assister aux nombreuses projections du film en sa présence. Aucun n’a profité de l’occasion pour lui dire simplement merci. Pourquoi? Peut-être parce qu’il a donné encore récemment quelques coups de griffes (à propos de la réduction de moitié du Grand prix vaudois de la culture dont il avait eu l’initiative). Peut-être aussi parce que la politique politicienne barbote plus bas, bêtement divisée entre ses frontières cantonales, aveuglée par l’électoralisme. Peu importe. L’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud (douze volumes!) reste un monument. Et la collection qu’il a lancée sur le Le Savoir suisse poursuit sa route. 

S’il y a quelqu’un qui ne se morfond pas dans la nostalgie, c’est bien lui, pas plus en sa 90e année qu’hier; s’il y a un vieux monsieur qui ne parle guère de sa santé, c’est lui. Que celle-ci lui permette cependant de regarder longtemps encore les couleurs changeantes des arbres, devant son village ou sur le quai de Vevey, toujours en marche, avec ou sans bâton. On le devine frémissant d’envies nouvelles, d’indignations et d’enthousiasmes. Quiconque a eu la chance de le connaître, ou de le lire, ou de voir ce film, ne peut que lui dire à bientôt. On a besoin de toi, Bertil. 


«La Saga Bertil Galland», un film de Frédéric Gonseth et Catherine Azad.

 

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