Toutes les vies de Bernard Tapie se sont éteintes

Publié le 8 octobre 2021

Bernard Tapie lors d’un débat télévisé face à Jean-Marie Le Pen en 1994. – © Capture d’écran Antenne 2/Brut/INA

L’homme politique et d’affaires est décédé à 78 ans, dimanche matin à 8h40 entouré par sa famille. Avec lui, c’est une grande partie des années Mitterrand qui s’en va. Entre palais du pouvoir et cellules de prison, il a assumé un destin hors du commun. Dans le parcours en zigzag de sa vie publique, il a suivi une ligne principale: se placer toujours sous les projecteurs. Pour le meilleur et le pire.

Ce n’est pas une vie qui s’est éteinte mais plusieurs. Il a fait tous les métiers ou presque et vécu les situations les plus paradoxales. Tantôt adulé et hissé jusqu’au siège ministériel, tantôt hué et jeté en prison. Avant que le cancer ne finisse par le terrasser.

 «Sulfureux». A son propos, les médias ont transformé cet adjectif en cliché indécollable. Mais on ne saurait réduire à ce poncif un homme aussi complexe. Car bien qu’il a cultivé son aspect «grande gueule», Tapie n’avait rien d’un personnage «tout d’une pièce». Des «pièces», il en avait d’innombrables: chanteur, financier, entrepreneur, ministre, député, patron de foot, acteur de cinéma, comédien de théâtre… Passons en revue quelques-unes de ses vies.

Le déclic militaire

Bernard Tapie n’est pas né (le 26 janvier 1943) avec une cuillère d’argent dans la bouche. C’est un gamin du populaire XXe arrondissement de Paris. Après avoir travaillé comme ajusteur-fraiseur, son père s’est mis à son compte et sa mère est aide-soignante. Dans le camp de Frileuse où il accomplit son service militaire, il côtoie des camarades qui sont issus de milieux sociaux plus élevés que le sien. Le sous-officier d’infanterie Tapie prend alors conscience qu’il exerce sur eux un certain ascendant. C’est le déclic qui, selon ses propres explications, va libérer le flot de ses ambitions. Un flot qui prend tout d’abord des directions variées. A l’époque du yéyé florissant, il américanise son nom en Tapy et sort trois disques qui ne rencontrent guère l’admiration des foules. Il s’essaye alors à la course automobile en Formule 3. Hélas, un accident le laisse dans le coma pendant plusieurs jours. 

Meurtri, il devient vendeur de téléviseurs. Dans ce rôle, Tapie peut déployer tout son bagout qui fait merveille – il vendrait du sable à un bédouin du Sahara – et décide d’ouvrir son propre magasin; les clients affluent; les affaires sont excellentes. Et Bernard Tapie revend son magasin en engrangeant son premier pactole.

Un financier pour montagnes russes

Dès les années 1970, Bernard Tapie devient un redoutable repreneur d’entreprises. Le principe est simple: il achète un «canard boiteux», le remet sur palmes et le revend très cher. Ainsi, il rachète Look 1 franc et le revend 260 millions (65 millions de francs suisses) au Suisse Ebel, en prenant sa part. Cette méthode soulève les protestations des syndicats, car l’entreprise reprise est souvent dépecée et subit d’importants licenciements. Réplique de Tapie: «Une entreprise qui ferme, c’est la totalité des salariés qui se retrouvent sans emploi. Une entreprise qui survit a peut-être licencié la moitié de ses travailleurs, mais l’autre moitié a conservé son boulot». Grâce à ce système, Tapie s’est bâti en dix ans une fortune considérable.  

En 1990, il réalise «l’affaire de sa vie» qui lui permet de grimper dans la hiérarchie des décideurs économiques, tout en cultivant sa passion pour le sport. Bernard Tapie rachète l’équipementier Adidas, alors au bord du gouffre. Après un régime d’amaigrissement sévère accompagné de la délocalisation en Asie d’une partie de sa production, Adidas renoue avec les résultats positifs dès 1993. Tapie cède alors ses parts d’Adidas car il devient ministre de la Ville du gouvernement Bérégovoy. Et c’est le début d’une suite de procédures judiciaires qui va durer vingt-trois ans entre Tapie et son banquier, le Crédit Lyonnais. Cet établissement vend Adidas pour le compte de Bernard Tapie à un prix que celui-ci accepte, soit 2 milliards et 85 millions de francs français (521 millions de francs suisses). Tapie s’étant lourdement endetté auprès du Crédit Lyonnais, celui-ci le met en faillite en mars 1994. Bernard Tapie contre-attaque en accusant son banquier et créancier d’avoir effectué un montage opaque qui lui aurait permis de prélever dans son dos une plus-value supplémentaire de 2,6 milliards de francs français (651 millions de francs suisses).

 A la suite d’une longue série de péripéties judiciaires, une procédure arbitrale est engagée entre d’une part Tapie et, d’autre part, le CDR (Consortium de réalisations, structure sous contrôle de l’Etat qui a repris les actifs pourris du Crédit Lyonnais). Les trois arbitres donnent gain de cause à Tapie et condamnent le CDR (donc l’Etat français) à verser 404 millions d’euros (462 millions de francs suisses) dont un montant inhabituel de 45 millions d’euros (51 millions de francs suisses) pour tort moral. Cet arbitrage fait l’objet de contestations et ses sentences sont annulées. Finalement, le 18 mai 2017, Bernard Tapie est condamné à rembourser les 403 millions d’euros au CDR. «Je suis ruiné de chez ruiné», s’exclame-t-il devant les micros. Auparavant, il avait pu tout de même acquérir la moitié du groupe de presse Hersant, notamment pour restructurer le grand quotidien régional La Provence

Toutefois, le 9 juillet 2019, Bernard Tapie a été acquitté du chef d’accusation de fraude par le Tribunal correctionnel de Paris. Sur le plan civil, il restait condamné à rembourser les 403 millions d’euros au CDR, une décision néanmoins dépourvue d’effet pratique jusqu’à maintenant.

Le missile de François Mitterrand

Au début des années 1980, le cœur de Tapie penche à droite et prend langue avec le parti néogaulliste RPR fondé par Jacques Chirac. Malgré le soutien de Pasqua, les instances du RPR refusent de l’investir comme candidat dans l’une des circonscriptions de Marseille. Bernard Tapie va changer de bord en faisant du charme à François Mitterrand, le premier président socialiste de la Ve République, qui apprécie son dynamisme. La mauvaise réputation de «Nanard» ne l’effarouche nullement. En 1989, le président est bluffé par son protégé lorsqu’il arrache à la droite une circonscription du sud-est de Marseille réputée imprenable pour la gauche. 

Le voilà bombardé ministre de la Ville en 1992 dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy. Quelques semaines après, il doit en démissionner à la suite d’une mise en examen qui s’est conclue par un non-lieu en décembre 1992. Il retrouve son ministère en 1993 jusqu’en mars après la victoire de la droite aux législatives.

L’affairisme de Tapie attise le ressentiment de nombreux «éléphants» socialistes dont Michel Rocard, adversaire à l’interne de François Mitterrand. Celui-ci se sert alors de Tapie comme d’un missile contre son ancien premier ministre en le poussant à se présenter sous l’étiquette des radicaux gauche aux élections européennes de 1994. Le PS, alors dirigé par Rocard, subit une défaite mémorable, la liste de Tapie lui ayant pris de nombreuses voix. Toutefois, sa carrière politique est bloquée par les dossiers judiciaires. Il restera néanmoins comme l’un des très rares politiciens à avoir triomphé de Jean-Marie Le Pen lors d’émissions télévisées.

Le football, du paradis à l’enfer

Le sport restera tout au long de sa vie, une passion dévorante. Il a tout d’abord relancé la carrière de Bernard Hinault qui avait couru sous les couleurs d’une équipe cycliste de Tapie, La Vie Claire, et remporté son cinquième Tour de France en 1985. Mais c’est avec le football et l’Olympique de Marseille que Bernard Tapie connaîtra ses plus grandes joies. Et sa plus spectaculaire dégringolade. 

Il demeure le seul président de club français à avoir décroché le prestigieux trophée de la Ligue européenne des champions, après la victoire de l’OM sur le Milan AC (1-0, but de la tête de Basile Bolli) le 26 mai 1993. Mais, envers du décor, la préparation de cette finale conduira Bernard Tapie en prison.

 Juste avant d’affronter le Milan AC, l’OM doit en découdre en championnat national avec Valenciennes. Tapie est dénoncé par l’arrière valenciennois Jacques Glassmann pour avoir demandé aux joueurs nordistes de «lever le pied» afin d’éviter de blesser des joueurs marseillais avant la finale européenne. 250 000 francs français sont trouvés enfouis dans le jardin d’un des joueurs de l’US Valenciennes-Anzin. Bernard Tapie est définitivement condamné en novembre 1995 pour «corruption», «subornation de témoin» à deux ans de prison dont huit mois ferme. Une peine jugée exceptionnellement lourde, compte tenu des faits, même par son implacable accusateur, le procureur Eric de Montgolfier. Il est, de plus, déchu de son mandat de député. Ses carrières politique et sportive sont brisées.

On peut tout ou presque reprocher à Bernard Tapie, ses magouilles, ses manipulations, ses mensonges. Mais lui au moins ne fut jamais médiocre. D’autres ont fait sans doute pire mais se sont arrangés pour éviter les foudres de la justice. Bernard Tapie, un boxeur sans gant, compté dix et qui, chaque fois se relève. Sauf aujourd’hui. Il sera inhumé à Marseille, sa ville de cœur.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Société

Foot contre train, enfants sages et devoir conjugal

La circulation des trains en gare de Lausanne a été perturbée après des tirs d’engins pyrotechniques, ce qui a excité les moralisateurs amateurs. Cela tandis que la SNCF interdit certains wagons aux enfants alors qu’il serait préférable de les interdire aux adultes. Bonne nouvelle: le glas du devoir conjugal sonne (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Politique

Sahara occidental: la realpolitik contre l’autodétermination

Entre principes juridiques et rapports de force, le Sahara occidental reste un révélateur des tensions qui traversent la scène internationale. Ajustements diplomatiques européens, repositionnements américains, choix français et posture algérienne illustrent les contradictions d’un dossier où se croisent décolonisation inachevée, enjeux de souveraineté et intérêts stratégiques. Au-delà du conflit territorial, (...)

Nordine Saadallah
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan
Politique

La démocratie se manifeste aussi dans la rue

Lorsque des citoyennes et des citoyens se mobilisent, comme ce fut le cas ces dernières semaines en Suisse, certains responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie. Un renversement sémantique révélateur d’une conception étroite et verticale du pouvoir. Pourtant, ces mobilisations rappellent une évidence souvent oubliée: le pouvoir du peuple (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

La France est-elle entrée en révolution?

Le pays est devenu ingouvernable et la contestation populaire ne cesse d’enfler. La France fait face à une double crise de régime: celle de la Ve République et celle du système électif. Les Français, eux, réclament davantage de souveraineté. L’occasion, peut-être, de mettre fin à la monarchie présidentielle et de (...)

Barbara Stiegler
Politique

La vérité est comme un filet d’eau pur

Dans un paysage médiatique saturé de récits prémâchés et de labels de «fiabilité», l’information se fabrique comme un produit industriel vendu sous emballage trompeur. Le point de vue officiel s’impose, les autres peinent à se frayer un chemin. Pourtant, des voix marginales persistent: gouttes discrètes mais tenaces, capables, avec le (...)

Guy Mettan
Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer