Virée chez les Gérard

Publié le 15 octobre 2021

La première page du livre d’or de la confrérie – © Jonas Follonier pour BPLT

Vous vous appelez Gérard, Claude, François, André? Devenez des compagnons! Il existe, en Suisse, de nombreuses associations basées sur un prénom saint. Vous non plus, vous ne le saviez pas? Eh bien, je me suis incrusté dans la sortie annuelle de la Confrérie Saint-Gérard, en Valais central, le dimanche 3 octobre dernier, pour me plonger dans cet univers. Il m’est apparu cocasse, intrigant, comique. Touchant. Et il en dit beaucoup sur notre Suisse. Reportage.

«Gérard?», lance un Gérard. Une douzaine de Gérard tourne la tête: «Oui?» L’heure est au comique de répétition ce dimanche de beau temps dans une forêt du Valais central, sur la rive droite de la Lienne, qui prend sa source au col du Rawyl pour se jeter dans le Rhône. Mon grand-père Gérard est venu avec un intrus: un journaliste. Tous enchaînent l’automatisme de la poignée de mains pré-Covid et celui de la présentation: «Gérard. Enchanté.» Certains le font exprès, d’autres non. Décidément, je sens qu’on va bien s’amuser.

Heureusement, la médaille portée par chaque convive indique leur nom de famille. Des patronymes valaisans, quelques italiens. Les prénoms, eux, sont zemmourisés: point de Gerardo – et le calendrier chrétien veille sur eux. Je remarque que les sautoirs des médailles sont de différentes couleurs selon les personnes. «Les rubans jaunes sont ceux des compagnons (les membres standards), les bleus à ceux qui ont rendu un service particulier à l’association (les maîtres-compagnons), les rouges et blancs sont réservés au comité (les grands-maîtres compagnons), et les noirs aux compagnons d’honneur, qui sont des invités de marque», m’explique l’abbé-président, un certain Gérard. Je comprends vite que cet attirail tient moins de la hiérarchie suspicieuse que du folklore choisi, du ridicule conscientisé, de l’autodérision.

Quelques Gérard. © Jonas Follonier pour BPLT

«J’ai proposé à un ami qui s’appelle Gérard de rejoindre notre confrérie», m’explique un homonyme. «Il a pris peur en pensant que c’était une secte. Je lui ai ri au nez de façon énervée!» Sortir de ce groupement? C’est bien sûr possible, et facile. «Mais ça ne viendrait à l’idée de personne.» La cotisation annuelle s’élève à quelques francs et finance les deux événements de l’année que sont l’assemblée générale et le «chapitre». En termes concrets, un repas et un repas. Les buts de la confrérie sont d’ailleurs les suivants: a) contribuer à nouer des contacts d’amitiés entre tous les Gérard. b) Rechercher les moyens d’engendrer la bonne humeur. (extrait des statuts)

Des confréries comme ça, il y en a des dizaines dans les cantons catholiques de Suisse romande, surtout Fribourg et Valais. La Suisse est le pays à compter le plus d’associations par habitant – la même chose vaut d’ailleurs pour les brasseries artisanales. Mais quand même, réunir des individus ayant pour seul point commun de s’appeler Gérard, il fallait y penser! Un ancien prof me prend au vol. «Je vais te dire quelque chose: ça paraît dingue, mais à chaque fois qu’on se retrouve, on se rend compte qu’on a d’autres points communs.» Lesquels? «A part le fait d’avoir deux yeux, deux oreilles, etc., on se distingue par une certaine convivialité.» Bref, ce sont des bons vivants. «Exact! Tu as tout compris!» Je me surprends ensuite à me faire la réflexion que, mine de rien, c’est vrai qu’ils se ressemblent. Se prénommer de telle ou telle façon, c’est se prédestiner.

Une messe privée

Le chapitre, on est en train de le débuter, justement. Et il faut l’avouer, c’est un peu plus qu’un repas. Car c’est une messe qui s’apprête à être célébrée. Mais pas n’importe laquelle. Si cette célébration d’une trentaine de minutes a beau être tout ce qu’il y a de plus catholique, elle se déroule devant la pittoresque et minuscule chapelle du Moulin, propriété de la confrérie. «La chapelle était abandonnée, un Gérard l’a retapée et il l’a cédée à la confrérie.» Le résultat est magnifique. Entre un trait de peinture bleu ciel faisant penser aux petites bâtisses religieuses grecques et des vitraux réalisés par des élèves du secondaire I en cours de travaux manuels, on trouve des objets en l’honneur de saint Gérard.

A l’intérieur de la chapelle © Jonas Follonier pour BPLT

La messe est assurée cette fois-ci par l’aumônier de l’hôpital de Sion. «Avant lui», me dit un gars, «on a eu plusieurs curés qui s’appelaient Gérard, dont « notre » Gérard attitré pendant de longues années». Aussi, cette équipe compte un chauffeur de taxi: la course est gratuite pour les Gérard. Revenons à la messe, que j’ai écoutée d’une narine. Celle-ci, évidement, se réfère à saint Gérard, saint patron des apprentis, des premiers communiants, des personnes calomniées et – attribut le plus important – des femmes enceintes. «C’est pour ça que le symbole de la confrérie est une cigogne qui porte un enfant», glisse le sympathique curé au milieu de deux «Hallelujah» entonnés à tue-tête par la petite assemblée.

Une partie des treize membres présents cette année («Le Covid est passé par-là. Et puis il y a cinq blessés.») © Jonas Follonier pour BPLT

Extrait du Livre d’or. Lors de l’intronisation d’un nouveau membre, qui reçoit une médaille et un diplôme, le comité porte chapeau à plume et veste de circonstance. © Jonas Follonier pour BPLT

Apéro, grillade et plus si affinités

Le symbole de la cigogne n’empêche pas la confrérie de ne compter aucune femme. Certaines épouses, filles ou pratiquantes ont néanmoins rejoint l’assistance pour profiter de la messe en un si charmant coin. Elles restent également pour l’apéritif, qui a lieu au bord d’un torrent qui alimente la Lienne, non loin de la chapelle. Un peu de marche fait du bien. «Même si on a bientôt tous huitante ans.» L’air est frais, le vin flatte le palais. Mais il est déjà temps pour les femmes de rentrer chez elles et pour les hommes de regagner leurs voitures. Cap sur un local de la plaine du Rhône, où se prépare une après-midi de grillades.

Les Gérard, l’aumônier et moi entamons la discussion par un thème léger: le mariage pour tous. Tout le monde est d’accord, on passe vite à autre chose. Les voitures électriques, l’Afghanistan, un certain Gérard de Sion, le prénom «Gérard», la cuisson des côtes d’agneau. L’après-midi est déjà bien avancée quand un compagnon fait goûter à tout le monde son Limoncello maison. J’ai la tête qui tourne, le carnet plein de notes, la mémoire emplie de beaux souvenirs et des gens qui m’attendent. «Comment, tu ne restes pas pour la pétanque et la raclette? – J’ai déjà une autre raclette de prévue, ailleurs en Valais. – Dommage, ce sera pour la prochaine fois. Change de prénom et tu entres dans la confrérie.» Le chapitre, décidément, c’est quand même un peu plus qu’un repas: c’est deux repas. Et une bonne rincée de camaraderie.

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